Haley Josephs

PSYCHOPOMP


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Almine Rech Bruxelles a le plaisir de présenter PSYCHOPOMP, la première exposition individuelle de Haley Josephs à la galerie. L’exposition, qui se tiendra du 9 septembre au 9 octobre, présente un ensemble d’œuvres exposées pour la première fois.

Dans l’idée de la transformation existentielle, la figure du psychopompe a été théorisée comme celle d’un guide essentiel chargé d’amener les âmes incarnées dans l’au-delà. À l’origine, c’est une figure du folklore de la Grèce antique baptisée psychopompos (esprit, inconscient ; compagnon, accompagnateur, messager). Le concept est ensuite repris par diverses religions occidentales et orientales, sous différentes formes d’invocations.

L’œuvre protéiforme de l’artiste américaine Haley Josephs aborde les étapes transformationnelles de la mortalité et ses traces émotionnelles. Avec PSYCHOPOMP, elle poursuit ce travail, auquel elle ajoute sa vision personnelle, issue de sa psyché, en opposition à une approche qui modélise la matière première. Les visions et révélations de Josephs s’inscrivent en droite ligne des découvertes féminines issues des lacunes évidentes qui existent dans le monde des représentations artistiques faites par les femmes et pour les femmes.

Dans La Femme dans les contes de fées (1972), Marie-Louise von Franz soutient que les femmes de notre monde contemporain ont cherché à trouver des images qui parlent de leur identité, dans une recherche de sens au sein de divisions genrées qui ont toujours opposé masculin et féminin en perpétuelle tension. Selon von Franz, cette quête a été compliquée par la « désorientation et la profonde incertitude » qui affecte les femmes. Citant le psychanalyste pionnier Carl Jung, von Franz rappelle au lecteur l’absence criante du féminin, essentiellement relégué à une place de sujet secondaire plutôt que central. Ainsi attribuée à des interprétations normatives et scripturales de la religion occidentale, l’absence de figures féminines semble avoir laissé des blessures psychiques profondes. Dans son essai de 1972, von Franz écrit :

Les contes de fées expriment les fantasmes créatifs des couches rurales et moins éduquées de la population. Ils ont l’immense avantage d’être naïfs (et non « littéraires »), et d’avoir été élaborés collectivement, de sorte que leur contenu reste purement archétypal et dénué de problèmes personnels. Jusqu’au XVIIe siècle, c’est la population adulte qui s’intéresse aux contes de fées : leur relégation au jardin d’enfants est une évolution tardive, probablement liée au rejet de l’irrationnel et au développement de la perspective rationnelle, qui les a cantonnés au rôle de légendes de bonnes femmes ne pouvant intéresser que les enfants. Ce n’est qu’aujourd’hui que l’on redécouvre leur immense valeur psychologique.

Les réalités et matérialités genrées réapparaissent historiquement dans les mythologies, en décrivant des sensibilités attachées à la masculinité et à la féminité. Dans le travail de Josephs, la pratique est consacrée au domaine féminin ; l’accent est mis sur ses contributions à l’inconscient collectif dans l’histoire du symbolisme mythique tel qu’il est représenté dans les cultures visuelle, orale et écrite. En opposition aux représentations phalliques et masculines, Josephs parle des potentialités yoniques ou féminines : émotion, naissance, maternité, sororité. L’iconographie yonique – qui évoque l’esthétique du vagin – associe souvent les pieds des personnages aux limites du portrait, preuve du pouvoir de transformation féminin. Sa forme établit visuellement une position de symbole sacré à la limite de la transformation.

La couleur sert de preuve émotionnelle : elle incarne les mouvements transitionnels et l’affect qui qualifient la méthodologie artistique intuitive et sensorielle de Josephs. « Je dirais qu’il est important que les couleurs et la tonalité émotionnelle d’un tableau puissent inviter le spectateur à y entrer en stimulant leurs sens. Pour moi, la peinture est un moyen d’encourager l’enfant qui est en moi à espérer. Certains sujets peuvent être difficiles à aborder : je les gère en essayant d’élever les personnages, de desserrer des liens intérieurs qui les contraignent. »

La solitude est une modalité prépondérante dans le travail de Josephs, sorte d’hymne à l’isolement vocationnel de la production artistique dans le mode du portrait. Le dualisme est tout aussi vital dans les représentations que Josephs nous propose d’une solitude paisible et régénérante, faisant écho au lien spirituel et existentiel que Josephs partage avec sa défunte sœur Sarah. Au fil de son œuvre, les palettes de couleurs de Josephs concentrent des énergies versatiles, signes du potentiel libérateur des différentes ambiances émotionnelles de la psyché humaine. Les sujets forcément féminins des portraits de Josephs offrent une lecture réparatrice de l’autonomie féminine, en affinité avec les environnements élémentaires.

Les harmonies sont symbolisées par le synchronisme d’entités humaines et non humaines. Le réalisme est interrompu - et salué - par les symboles mythologiques et visionnaires que l’on retrouve dans l’œuvre de Josephs.

Les représentations de ces transformations sont essentielles à l’œuvre de Josephs, dans ses peintures et dessins exposés dans le passé, mais aussi dans sa nouvelle série de tableaux intitulée Psychopomp. Dans « The Rising Setting Sun » (2021), le sujet est comme suspendu dans les airs, nimbé de lumière orange et rose, que Josephs appelle « une transformation littérale, comme si l’on tombait et volait à la fois. Le cycle de la vie est expliqué, car il faut que le soleil se couche pour se relever ensuite. Elle est son propre guide, son propre psychopompe ».

Intégrées dans une généalogie du mythique, les toiles de Josephs proposent une alchimie de la relationnalité entre entités humaines et non humaines, motif récurrent de son œuvre. Avec « Bliss! » (2021), Josephs explique que la figure du chien de cette toile fonctionne « comme un guide témoignant de la vie et de la transformation, une célébration de la transition vers la mort, mais aussi vers un sens du soi ; chacun sait qu’il existe de nombreuses façons d’envisager le processus de la mort. »

Les décors élémentaires des œuvres de Josephs évoquent les traces résiduelles de sa jeunesse passée dans différentes régions des États-Unis : le nord-ouest Pacifique, la convergence des rivières et des collines de Pittsburgh, la plénitude maritime du Massachusetts, ou la transcendance montagneuse des Catskills.

Après des études à Yale, Josephs s’est installée dans la vallée de l’Hudson, au nord de l’État de New York. Ce changement de décor se révèlera formidablement poignant dans son évolution personnelle et professionnelle - elle s’y sent de plus en plus à l’aise dans la figuration. Dans son spleen postuniversitaire, les collines vallonnées et les monts des Catskills deviennent pour Josephs une présence fondamentale, presque psychopompique. Dans cette période d’aliénation, les montagnes sont pour elle comme un rappel prophétique que les esprits des peintres du passé ont aussi vu et repris ces paysages, il y a fort longtemps. « J’ai imaginé les esprits qui les habitaient », explique Josephs. « J’ai pensé aux peintres de l’École de l’Hudson River, comme Frederic Edwin Church ou Thomas Cole ; j’ai aussi pensé au folklore de la région, de Rip Van Winkle à Sleepy Hollow. »

On sait que la violence, les traumatismes et leurs conséquences sont particulièrement toxiques pour les âmes sensibles et artistiques, et poussent souvent les artistes à travailler sur l’alliance de la tranquillité et de la générativité spirituelle. Dans tout ce bruit et ce chaos, vers quoi se tourner ? Peut-être, comme le suggère le travail de Josephs, l’espace idéal est-il une exploration de son for intérieur, de la médecine élémentaire des montagnes et du folklore, un lieu où il est permis d’apprécier les rêves et les mythes.

-Kristen Cochrane, écrivaine et chercheuse.