Anselm Reyle

Laguna Sunrise


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Anselm Reyle

Laguna Sunrise

La galerie Almine Rech a le plaisir de présenter la quatrième exposition personnelle d’Anselm Reyle. Intitulée Laguna Sunrise, l’exposition s’organise autour d’un ensemble de cinq grandes céramiques et de nouvelles peintures.

 

Plus grands que nature et libérés de leur fonction utilitaire, les vases réalisés à la main par l’artiste dans le style de la céramique Fat Lava sont disposés sur des socles de manière monumentale. Placés ainsi à hauteur du regard, leurs coulures d’émail peuvent être appréciées comme des peintures. Les tons vifs des différentes couches de couleur se mélangent parfois, créant des motifs proches de l’aspect du marbre. Par contraste, la surface rugueuse qui les recouvre par endroits, d’incrustations et de fissures de couleur anthracite évoque, quant à elle, l’apparence de la lave.

Le terme Fat Lava désigne une forme particulière d’émaillage développée dans les années 1960, et qui rappelle justement les larges fissures que l’on trouve dans les coulées de lave solidifiée. Il fait depuis plus généralement référence à la céramique d’Allemagne de l’Ouest des années 1950 aux années 1970, qui se caractérise par des couleurs vives, des émaux éclatants et des expérimentations formelles des plus variées. Ces œuvres ont été pour la plupart produites industriellement après la guerre – un choix démocratique répondant à un désir d’accessibilité, qui a par ailleurs eu pour conséquence d’inciter les manufactures de céramique à se concentrer sur la production de masse plutôt que l’élaboration de pièces originales et uniques. Malgré leur forme simplifiée destinée à la production industrielle, ces vases se distinguaient par l’usage de nouvelles techniques d’émaillage, ainsi que l’application des couleurs à la main : en plus d’une glaçure typiquement mate et sombre, le rouge carmin, le jaune vif et le bleu de cobalt faisaient partie de la palette représentative de ce style. Cela dit, loin de la nature semi-industrielle et des courts délais de production de la céramique Fat Lava d’antan, les vases de Reyle ont été réalisés méticuleusement en collaboration avec des céramistes traditionnels, du fait de leur format imposant et de leur procédés d’émaillage particulièrement sophistiqués.

L’une des caractéristiques notables des vases de l’artiste est qu’ils présentent tous des difformités et des fêlures sur le corps ou le col. Inspiré par la céramique japonaise et la philosophie qui l’accompagne, il en a retenu une appréciation subtile des défauts. Selon la tradition du kintsugi, une fissure ou une fracture n’est en aucun cas une raison de se débarrasser d’une pièce ; elle doit au contraire être estimée et préservée dans son imperfection. Ainsi Reyle en est venu à accentuer, voire même exagérer de tels défauts en mettant volontairement en scène des accidents, manipulant les vases avant de les cuire pour leur infliger diverses bosselures, incisions ou entailles. Témoignant de son approche délibérément ludique à l’encontre de la perfection et de la norme, ces anomalies font aussi penser à la tache dont il signait autrefois ses peintures de rayures, par ailleurs parfaitement exécutées, et qui est devenue depuis sa marque de fabrique.

Cet ensemble de grandes céramiques est le premier à avoir été initié par l’artiste après avoir cessé, temporairement, de produire et d’exposer pendant plus de deux ans. Cela dit, de curieuses poteries de style Fat Lava apparaissaient déjà dans son travail auparavant : par exemple des vases ou des pieds de lampes, qui étaient pour lors des originaux acquis sur des marchés aux puces ou via des enchères en ligne. De fait, l’utilisation d’objets trouvés d’un certain goût est une pierre angulaire de l’œuvre de l’artiste. Ses « sculptures africaines » ainsi dénommées pourraient aussi être mentionnées. Comme les vases, elles se basaient sur de petits originaux quelconques aux formes d’abord simplifiées puis largement agrandies. De même, l’artiste s’est également intéressé à la machinerie agricole d’antan, dont il a célébré et élevé le statut de certaines pièces par le biais d’une aliénation contextuelle.

À l’occasion de cette exposition, Reyle présente aussi de nouvelles peintures. Dans les œuvres de la série Zen Paintings, un motif ratissé traverse chaque toile de manière uniforme. Ses contours réalisés avec de la pâte à modeler reflètent différents tons métalliques. Certaines formes géométriques sont recouvertes de vinyle chromé ou encore de feuille d’or, tandis que d’autres zones sont laquées et saupoudrées de paillettes holographiques. Si les compositions évoquent en partie des pièces de voitures « tunées », l’ensemble invite à la contemplation à la manière des jardins zen. Ces œuvres s’inscrivent dans le prolongement du canon esthétique développé par l’artiste au cours des vingt dernières années, modelant ses surfaces picturales à l’aide de résines acryliques. Les Black Earth Paintings, ses œuvres gestuelles mêlant références d’histoire de l’art et créativité débordante, faisaient déjà usage de ces pâtes structurelles, qui s’acquièrent aisément dans les magasins de fournitures artistiques. Contrairement aux gestes explosifs de la peinture expressionniste abstraite, les Zen Paintings affichent une utilisation réduite de la ligne, plus contrôlée et presque méditative. Le motif progresse et se dissout continuellement, particulièrement vers les bords, où le vide et le plein vibrent à l’unisson.

Pour les œuvres de la série Scrap Metal Paintings, Reyle a assemblé différentes formes de copeaux et déchets métalliques sur une surface noire, contenue dans une boite transparente de verre acrylique. Des spirales d’aluminium, d’acier ou encore d’autres métaux se retrouvent transformées en un dessin subtilement tridimensionnel, en filigrane et parfois laqué. Selon la perspective du spectateur, l’impression qui s’en dégage oscille entre matérialité brute, profondeur de champ irréelle et bruit numérique. Comme un alchimiste, l’artiste transmue les détritus métalliques issus de procédés industriels complexes, et sur lesquels notre monde matériel contemporain repose, en de précieuses reliques de ce dernier.

Enfin, une œuvre de plus petit format au fond de l’exposition dévoile un sujet plutôt inhabituel chez Reyle : le paysage d’une forêt déclinée dans une palette psychédélique. Il apparaît plus clairement au second coup d’œil que ce point de vue provient de l’écoulement des couleurs les unes sur les autres, dont l’enchevêtrement évoque des formes d’arbres et un lac. L’artiste a réalisé de grandes peintures de dripping avec des couleurs néons et de la laque noire, ne découvrant l’imagerie de paysage que bien plus tard, une fois les compositions sèches. La coïncidence de l’instant dévoilée dans ces peintures n’est pas sans rappeler le processus d’émaillage des vases dont le résultat, certes anticipé, n’est jamais complétement déterminé avant que le travail ne soit achevé.

- Annika Goretzki

 

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Lors d’une de mes premières visite sur le site d’eBay, il y a une quinzaine d’années, en consultant les innombrables catégories d’ «objets à collectionner», je découvre l'image d'un vase étonnant, plutôt laid, produit en Allemagne dans les années 1970. J’enchéris par curiosité et je gagne l'objet pour moins de 10 euros. Très vite, je reçois de nouvelles offres du moteur de recherche, et me mets à considérer ces objets non pas comme des vases mais plutôt comme des sculptures, des objets d'art, en les soumettant à une expertise plus artistique que fonctionnelle. Totalement novice en matière de «Porzellan und Keramik», je me documente sur cette production «Made in West Germany», qui s’étend des années 1950 aux années 1980 et découvre qu'il n'existe et ne reste plus grand-chose de cet héritage-là, nombre des manufactures, comme Rusha, Fohr, Otto Keramik ou Scheurich ayant fermé et leurs archives disparu.

Cette céramique industrielle, bien qu'elle s'apparente aux révolutions utopiques de l'après-guerre, aussi bien sociales et économiques que formelles et artistiques, n'a bénéficié ni d'un véritable examen historique ni d'une véritable réévaluation. Sans doute, cela tient-il à deux raisons principales. D'abord, ces objets sont très marqués par les modes en matière de décoration et ne correspondaient plus au goût contemporain. Ensuite, ces vases, bibelots produits en masse, sont des biens de consommation bon marché, populaires et anonymes, dont le destin était de finir à la cave ou à la poubelle. Mais il y a vase et vase. Si certains sont d'une facture insignifiante, d'autres sont tout simplement extraordinaires et plus innovants que peut l'être le design actuel. Pendant quarante ans, au sein d'une économie en plein essor, les créateurs ont bénéficié d'une liberté sans précédent. Héritiers de la porcelaine historique de Saxe, ils ont réinventé le futur d'une société allemande en reconstruction après la guerre. À travers ces objets, ces designers souvent anonymes ont su capter les formes dans l'air du temps, faisant référence aussi bien au Cubisme d'un Braque ou à l'Op Art d'un Vasarely. Le design se fait parfois plus géométrique, empruntant lignes fluides et couleurs primaires à Verner Panton, formes futuristes à la science-fiction et ses ovnis.

Le mouvement contestataire «soft» des hippies est formalisé par des vases rappelant l'architecture psychédélique d'Antti Lovag ou des productions plus mineures et artisanales en laine ou en macramé. Les recherches spirituelles de l'époque et ses tentatives d'un retour à la nature se retrouvent dans des vases au décor évoquant la cosmogonie, imitant l'écorce des arbres, la forme des champignons et des cristaux, l'aspect des fossiles et des pierres, et les reliefs des fonds marins — coquillages et coraux. Certains designers se réfèrent aux expérimentations de l'architecture moderniste du Bauhaus en créant des objets brutalistes recouverts de crépi.

Cependant, c'est sans aucun doute le fameux glacis, aujourd'hui appelé « Fat Lava», qui caractérise cette production. Formé de plusieurs couches d'émaux et de composants chimiques réagissant différemment et de façon hasardeuse selon la cuisson, il engendre des coulées imitant la lave et les cratères qu'elle forme. Désormais, les céramiques allemandes empruntent le chemin d'un décor tout à fait particulier pour atteindre des exagérations plastiques et des boursouflures uniques dans l'histoire des formes.

Aujourd’hui les nouvelles céramiques d’Anselm Reyle repoussent encore plus loin ces limites. Inspiré par l’histoire de ces techniques et du décor Fat Lava que l’on ne peut plus reproduire aujourd’hui industriellement (principalement parce que les composants des émaux sont très toxiques), l’artiste a fait appel à des véritables céramistes pour réaliser ses vases qui sont repeints par la suite. Ces derniers sont exagérément grands par rapport à ceux de l’époque et sont installés sur des socles pour en souligner l’aspect pictural et sculptural. Majoritairement jaunes et noirs, ils s’inspirent des productions des années 70 de la fabrique allemande Fohr Keramik.

Le déplacement de ces objets décoratifs hérités de l’archéologie des supermarchés des années 70 dans l’espace du white cube de la galerie met à mal nos préjugés sur la question de la légitimité de leur place dans l’art contemporain. C’est désormais un paramètre acquis grâce aux nouvelles sculptures d’Anselm Reyle.

- Nicolas Trembley