Ted Pim

Full Moon


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Un jour, Ted Pim tombe sur un documentaire nature où l’on voit un arbre tomber dans la forêt. Il en perçoit tout de suite les répercussions, la façon dont la faune et la flore au sol doivent se battre, parfois se grimper dessus pour tenter d’atteindre la lumière. « C’est comme cela que j’envisage mes peintures de fleurs », explique-t-il : sous la beauté des peintures - ou dans leur beauté elle-même – on trouve une part d’ombre.

La peinture de Pim est évidemment inspirée par les vieux maîtres. Dans son atelier, par exemple, des reproductions de tableaux hollandais du XVIIe siècle ou de la Renaissance italienne sont punaisées aux murs près des toiles sur lesquelles il travaille. Chaque tableau pourra avoir plusieurs sources, de sorte qu’une œuvre florale peut s’inspirer d’une toile de l’âge d’or hollandais, alors qu’une robe tirée d’une photo de mode récente peut devenir le costume d’une des figures de Pim, à la fois contemporaine et Renaissance. Ce mélange de grand art et d’iconographie de masse est parfaitement cohérent avec le travail de Pim, qui fait se rencontrer références, citations directes, images sources, histoires et associations personnelles. Il construit ses peintures singulières à partir de multiples sources issues de l’histoire de l’art ; il en résulte une vision personnelle qui, explique l’artiste, lui permet de construire sa propre réalité.

Certaines de ces références sont plus faciles à identifier que d’autres. L’exposition s’ouvre sur un triptyque où la Vierge à l’enfant que Pim dépeint est un hommage très direct à une toile de Raphaël (vers 1506) représentant Marie, l’enfant Jésus et Saint Jean-Baptiste enfant, baptisée Vierge au chardonneret (on y voit Jean-Baptiste tenir un petit oiseau et le montrer à Jésus, qui le touche délicatement). Pim a grandi à Belfast dans la foi catholique. Même s’il n’est plus croyant, les images qu’il a vues enfant dans les églises ont nourri et inspiré son travail : « Je reste fasciné par l’extravagance de tout cela : les ors, les peintures baroques, l’émerveillement quand on pénètre dans un sanctuaire grandiose ». Les nombreuses représentations de la Vierge que l’on doit à Raphaël sont parmi les plus emblématiques de l’art religieux. Mais ici, le triptyque témoigne aussi  d’un autre type de fabrication du monde, car il est le résultat d’un travail avec l’intelligence artificielle.

Invité par une entreprise d’intelligence artificielle à imaginer comment sa pratique artistique pourrait être informée par l’IA, Pim a alimenté le logiciel en descriptions et en mots-clés décrivant certains éléments de ses tableaux. Il en est ressorti de nouvelles sources iconographiques qu’il a pu intégrer à son travail. Sa dernière série de peintures fait appel à une palette inspirée par les films Disney : l’IA y a donc vu la Vierge, l’Enfant et le Saint Jean-Baptiste de Raphaël en personnages Disney. Elle a aussi créé le fond en voute boisée qui abrite la Vierge de Pim. Le résultat lui a tout de suite rappelé les Mass Rocks, lieux de plein air où les catholiques irlandais, interdits de culte après la conquête anglaise, se réunissaient pour célébrer la messe autour de rochers servant d’autels.

La Vierge de Pim a trois bras. Sur sa troisième main, on découvre un « œil d’amour », miniature figurant l’œil de l’être aimé. C’est à la fin du XVIIIe siècle que le roi Georges IV fit faire une miniature de son œil pour sa maîtresse Maria Anne Fitzherbert, qu’il ne pouvait épouser car elle était catholique et deux fois veuve. De même, le roi portait sur lui une broche figurant l’œil de Fitzherbert, petit signe de dévotion dont la mode s’est répandue dans la haute société anglaise avant de disparaitre un demi-siècle plus tard. On trouve d’autres yeux dans certaines des toiles récentes de Pim : ils paraissent mystérieux dans un contexte contemporain, mais lorsqu’on connait leur histoire, ils confèrent à l’exposition une intimité inédite et fascinante.

À proximité du triptyque, on découvre une toile figurant un cygne à deux têtes dans une forêt dont les ombres et couleurs rappellent l’arche boisée qu’habite la Vierge du triptyque. Le cygne apparaît souvent dans l’œuvre de Pim, en référence à de nombreux mythes. Dans la mythologie celtique, un conte bien connu - que Pim a dû entendre dans son enfance - raconte l’histoire des quatre beaux enfants du roi Lir, que leur père aimant tant qu’une belle-mère jalouse leur jeta un sort, les transformant en quatre cygnes blancs. Le cygne figure aussi à deux reprises dans les Métamorphoses d’Ovide. Zeus apparait sous la forme d’un cygne à Léda, reine de Sparte et épouse de Tyndare, et la possède ; et le roi Cycnus d’Étolie punit Phylius, jeune homme qui lui était dévoué, en le précipitant d’une falaise : il le voit se transformer en cygne et prendre son envol.

Les innombrables métamorphoses et transformations que décrit Ovide dans son poème sont tantôt la cause, tantôt le résultat de la violence. Une nouvelle forme peut sauver – c’est le cas pour Phylius, ou pour Daphné, transformée en laurier pour échapper aux assiduités d’Apollon. Une nouvelle forme peut aussi constituer une violence (Zeus devient cygne, taureau lorsqu’il enlève Europe, oiseau avec son épouse Héra) ou une punition quand les humains sont transformés en pierre, en objets ou en animaux pour avoir osé provoquer la colère des dieux. Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent, les histoires sont multiples. La métamorphose des enfants de Lir a inspiré Le Lac des cygnes ; on ne compte plus les représentations de Léda à travers l’histoire de l’art. On raconte ces histoires encore et toujours : récit après récit, elles deviennent plus belles, plus obsédantes. Comme un cygne bicéphale, comme un œil unique adressé à l’être aimé, comme un troisième bras, comme le monde dans lequel nous vivons : émouvantes, mémorables, chaotiques histoires. Et on décèle quelque chose dans tout cela, on tente de le refléter, de l’expliquer à travers le récit, l’image, l’art.

Léda était connue pour sa grande beauté ; la fille qu’elle eut avec Zeus n’est autre qu’Hélène de Troie, que l’on disait être la plus belle femme du monde. Ici encore, la beauté émerge de la violence. Regardez le fond des compositions florales de Pim et vous le constaterez : le conflit est bien présent. Ce qui est dans le fond tente de venir au premier plan, ce qui est devant réprime ce qui est derrière. Ce n’est pour autant ni moins beau, ni moins violent. C’est tout simplement très, très réel.

Orit Gat