Mai-Thu

Inventing Tradition – A Vietnamese Painter in France


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Mai-Thu (1906-1980) est l’un des pionniers de la peinture vietnamienne moderne. Né en Indochine pendant la colonisation française, il suit la formation de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine de Hanoï dont il sort diplômé de la première promotion en 1930.
Maîtrisant les techniques occidentales classiques du dessin et de la peinture à l’huile, il s'est initié à la peinture figurative sur soie et à divers styles de peinture chinoise.
À la recherche d’une expression artistique nouvelle, proprement vietnamienne, c’est à partir de son installation définitive en France en 1937, qu’il met progressivement au point son langage pictural. Au contact des grands maîtres de l’art européen, ceux de la Renaissance en particulier, Mai-Thu opère une synthèse subtile entre emprunts à l’Occident et motifs vietnamiens. Ses évocations épurées obéissent à un idéal de douceur et d’équilibre qui lui vaut d’être considéré comme le plus traditionnel des artistes vietnamiens. Pourtant cet univers, construit à partir de nombreuses références, lui est propre. Il a inventé un style de peinture original qui exprime de manière authentique l'essence du Vietnam.

Mai-Thu est aujourd’hui considéré comme l’une des figures majeures de la peinture moderne du Vietnam, pourtant il a passé plus de la moitié de sa vie en France. Son absence effective de son pays natal et l’impossibilité d’avoir accès à ses œuvres jusqu’à la fin des deux guerres du Vietnam expliquent qu’il a été quelque peu oublié des historiens de l’art vietnamiens jusqu’à la fin du XXème. Il n’a pas non plus été reconnu en France de son vivant par le monde de l’art officiel et s’est toujours tenu délibérément éloigné des avant-gardes parisiennes. Néanmoins, artiste à part entière, la vente de ses tableaux a constitué sa source exclusive de revenus. La popularité de l'artiste n'ayant cessé de croître ces dernières années, son œuvre est familière aux amateurs de ventes aux enchères mais reste méconnue du grand public. Rarement exposées en dehors des ventes aux enchères, les peintures de Mai-Thu ne sont détenues que dans quelques collections de musées.

Depuis les années 1990, Mai-Thu suscite l’intérêt croissant de collectionneurs dont vietnamiens, en quête de leur passé artistique. La cote de l’artiste ne cessant d’augmenter ces dernières années, ses œuvres sont familières aux amateurs d’enchères mais restent encore peu connues du grand public. Rarement exposées mis à part au moment de leur vente, et ce toujours brièvement, les peintures de Mai-Thu sont également peu présentes dans les collections publiques. Aujourd’hui la galerie Almine Rech propose un ensemble représentatif d’une trentaine d’œuvres appartenant aux collections personnelles de membres de la famille de l’artiste. A travers cette sélection, couvrant la période de 1941 à 1976, soit l’essentiel de la carrière française de l’artiste, ses thèmes de prédilection et l’évolution de son style seront mis en avant.

A son arrivée en France en 1937, Mai-Thu est rapidement pris dans le tumulte de la guerre. Engagé volontaire, il est démobilisé en 1940. Les plus anciennes œuvres réalisées en France qui nous soient connues datent de cette époque, toutes sur soie. Mai-Thu semble avoir pris très tôt la décision d’abandonner la peinture à l’huile qu’il pratiquait alternativement avec la peinture sur soie jusqu’en 1937, date de son arrivée en France. Il choisit dès lors de mettre en avant son identité asiatique à travers un mode d’expression qu’aucun artiste français ne pratique. Il conjugue alors à la peinture sur soie des thèmes propres à éveiller l’attrait du public occidental pour un Orient fantasmé. Lui qui excellait dans l’art du portrait renonce désormais à caractériser les visages de ses personnages. Toutes les femmes qu’il met en scène ont la beauté lisse d’une jeune Vietnamienne qui tend à l’allégorie par son absence de singularité. De même les enfants sont identifiables par une coiffure codifiée - courte pour les garçons, au carré pour les filles - et par un visage un peu plus rond. La vibration de l’ombre et de la lumière, les modelés sensibles des huiles réalisées au Vietnam font place à une ligne souple et élégante, dessinant des formes simplifiées soulignées par des aplats de couleur. Se souvenant de la peinture traditionnelle chinoise, Mai-Thu en reprend la perspective à double point de vue où les personnages du premier plan sont vus à hauteur d’œil tandis que la ligne d’horizon est relevée si haut qu’elle en disparaît du cadre. Les différents plans s’étagent les uns au-dessus des autres dans un effet légèrement archaïque. Au fil des ans, son style tendra à une stylisation accrue, les membres devenant filiformes, le volume se dissolvant toujours un peu plus.

Mai-Thu reste fidèle à ses thèmes qu’il reprend sans cesse avec d’infinies variations. La femme est de loin son sujet favori. Il évoque également certaines coutumes vietnamiennes comme la fête du Nouvel An lunaire au cours de laquelle les enfants se parent de costumes chatoyants et les intérieurs, de fleurs printanières. Dans la première moitié des années 1960, il développe les scènes d’enfants, saisis dans toute la variété de leurs jeux, qui rencontrent un grand succès auprès du public. Pendant la même décennie, Mai-Thu propose une série de compositions inspirées par les chefs-d’œuvre de l’art occidental. La Source, peinte en 1966, représente deux baigneuses dans une nudité allégorique inconnue de la tradition asiatique tandis qu’au fond s’ouvre un vaste paysage aux montagnes bleutées, à la manière des primitifs flamands. Mai-Thu transpose également dans son style plusieurs tableaux célèbres du Louvre comme le Portrait présumé de Gabrielle d'Estrées et de sa sœur la duchesse de Villars et la Grande Odalisque d’Ingres.

Le Vietnam intemporel et raffiné que privilégie Mai-Thu admet une exception, celle des tableaux évoquant, tout en retenue et dans le même langage pictural, la guerre qui meurtrit le Vietnam pendant vingt-neuf ans (1946-1975). En 1963, lorsque le moine Thích Quảng Đức s’immole par le feu lors de la répression anti-bouddhiste menée par le président de la République du Vietnam, il peint Les Enfants en prière pour exhorter à la réconciliation. Jamais il ne vendra ce tableau, de même qu’il n’exposera jamais une grande huile représentant une mère tenant son enfant mort sur un fond de plaine dévastée et encore fumante. Cette sombre Pietà, présentée pour la première fois, révèle la souffrance intime de l’artiste face au drame qui se joue dans son pays natal.

A travers les thèmes de la femme, l’enfant, la famille et les traditions, la guerre, cette exposition propose de découvrir les clés fondamentales du style de Mai-Thu élaboré à son arrivée en France. Dès sa formation à l’École des Beaux-Arts de l’Indochine de Hanoï, Mai-Thu est investi, comme ses camarades, du rôle de pionnier de la peinture vietnamienne moderne et se met en quête d’une nouvelle expression visuelle nationale. C’est en quittant son pays qu’il parvient, par des emprunts mesurés et subtils aux traditions occidentales et orientales, à inventer un style nouveau, si parfaitement équilibré et harmonieux qu’il en vient à être perçu comme traditionnel.

— Anne Fort, Conservatrice du Patrimoine
Co-auteur du catalogue d’exposition Mai-Thu, écho dun Vietnam rêvé, 2021
[Mai-Thu, Echoes of a Dreamed Vietnam, 2021]