Turi Simeti : l'aventure monochrome(s)


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Turi Simeti (1929-2021) a traversé l’histoire de l’art italien de la deuxième moitié du XXe siècle élaborant, à partir de 1961, une œuvre basée sur l’abstraction, le monochrome et le motif de l’ovale. Sans jamais dévier de ces concepts, Turi Simeti a mis en place un langage radical qu’il n’a cessé de développer pendant six décennies.
L’exposition « Turi Simeti : l’aventure monochrome(s) » est la première exposition personnelle de l’artiste en France après sa mort au printemps 2021. Hommage au travail de l’artiste sicilien, qui avait choisi Milan dès le milieu des années 60 comme lieu de travail et de vie, elle propose une traversée de soixante ans de création en s’attachant à mettre en avant les constances et les variations de l’œuvre dans ses formats, motifs et couleurs, jusqu’à présenter l’une de ses dernières peintures, 3 ovali blu, 2020.
Au cœur de l’aventure monochrome milanaise des années 60-70, marquée par la présence tutélaire de Lucio Fontana, Turi Simeti est avec Agostino Bonalumi, Enrico Castellani, sans oublier aussi Dadamaino ou encore Paolo Scheggi, l’une des figures centrales de cette scène artistique qui a décidé de réduire la peinture à sa plus stricte élémentarité : une couleur et une forme.
Pour Turi Simeti, cette forme sera l’ovale, forme primordiale par excellence, qu’il colle d’abord sur la toile (72 ovali neri, 1962) avant de la placer dessous (Polittico nero, 1979)
pour créer une peinture en volume, jouant ainsi de formes en positif et en négatif, allant même jusqu’à écrire le mot « ovale » sur l’un de ses dessins liminaires (Ovale, 1965).
Cette volumétrie de la peinture, qui est une manière de mieux sortir de la traditionnelle planéité picturale, est une préoccupation commune au milieu des années 60, partagée aussi dans une perspective figurative par Pino Pascali et Cesare Tacchi à Rome, ville où Turi Simeti a commencé à travailler.
L’artiste expliquera ce choix de la mise en volume du tableau en disant : « la superficie tridimensionnelle du tableau créée de l’intérieur vers l’extérieur et inversement offre un jeu de lumières d’infini possibilités et variations. La lumière complète ainsi l’œuvre et dans le même temps la transforme, et lui donne harmonie et couleur. »
Le motif de l’ovale ou de l’ellipse permet donc cette mise en tension des variations perceptives de la toile. Son travail rencontre ainsi les problématiques abstraites des groupes des avant-gardes de ces années qu’ils soient en Italie : Nuova Tendenza (arte programmata), en Allemagne (ZERO) ou en Hollande (Nul) avec lesquels Turi Simeti expose à plusieurs occasions (« ZERO avantgarde » atelier de Lucio Fontana à Milan et galleria del Cavallino, Venise, 1965) et qui contribuent à la reconnaissance internationale de son œuvre en dehors de l’Italie, renforcée par son installation pendant quelque temps à New York en 1967 et ses contacts avec la scène artistique américaine.
Proche des artistes milanais : Vincenzo Agnetti, Enrico Castellani, Gianni Colombo, Grazia Varisco, Turi Simeti conserve cet engagement minimal d’une forme qui affleure sous la surface de la toile comme un signe élémentaire poursuivant sa radicalité picturale sans jamais s’écarter de la ligne esthétique qu’il s’est imposée. Seuls varieront au fil des années la taille des ovales, leur nombre et leur rythme pour explorer encore et toujours les effets perpétuellement changeant de la lumière sur la surface de la toile (Polittico colorato, 2006 ; 6 ovali argento, 2018).
De nombreuses années après le tremblement de terre qui, en 1968, détruisit la petite ville de Gibellina en Sicile, non loin d’Alcamo, ville de naissance de Turi Simeti, l’artiste comme de nombreuses autres personnalités italiennes (Carla Accardi, Pietro Consagra, Fausto Melotti, Alessandro Mendini, Nanda Vigo…) reçoit, en 1979, la commande d’une œuvre qui devra trouver sa place dans la nouvelle Gibellina, construite à quelques kilomètres de l’ancienne ville aujourd’hui recouverte par Il Grande Cretto (1984-2015) d’Alberto Burri. Turi Simeti, qui a déjà expérimenté l’espace de la sculpture en partant de la volumétrie de la toile (parfois exposée au sol), réalise une œuvre en marbre blanc (Scultura per Gibellina). Discrète, à taille humaine, elle se découvre au détour d’une place et symbolise l’idée de renaissance de la ville avec sa forme ovale qui se distingue dans son centre.
L’exposition qui lui est aujourd’hui consacrée permet de reconsidérer la place de son œuvre dans l’aventure monochrome non seulement italienne, mais aussi internationale de la seconde moitié du XXe siècle et nous invite à faire une expérience à la fois spatiale et méditative de la peinture.

— Valérie Da Costa, art historian, art critic and curator