Gerasimos Floratos


Download


Gerasimos Floratos vit et travaille près de Times Square, dans le quartier populaire et animé de Hell’s kitchen. Ses parents américano-grecs y tiennent un Deli et c’est sous celui-ci que l’artiste a installé son atelier, qui n’est connecté au dehors qu’à travers des soupiraux desquels on ne perçoit que les pieds des passants et le bruit de la ville.

À la fois outil de production interne et observatoire vers l’extérieur, le studio est devenu la matrice de cette œuvre qui oscille entre l’intime et le public, l’isolement et le collectif. 

L’exposition intitulée Psychogeography fait référence à un terme auquel Gerasimos Floratos renvoie souvent et qu’il a emprunté à Guy Debord. Cette « science » inventée dans les années 50 alors que l’intellectuel français est actif au sein du groupe de l’Internationale Lettriste se propose d’analyser et réinventer le développement de l’environnement urbain planifié et ses relations sur le comportement et les émotions des individus.

« Pour moi, la Psychogéographie est une cartographie. Il s’agit de cartographier l’intérieur de son esprit en même temps que son environnement, loin des cartes linéaires habituelles. Ce sont des cartes qui décrivent tout à la fois des données sensorielles, des émotions, des souvenirs, le corps physique, la culture, la société, etc. » 

Conçue pendant le lockdown à New York, alors que l’artiste était confiné dans son studio, « Psychogeography » présente un nouvel ensemble de peintures à l’huile, de dessins ainsi que de collages sur toile réalisé la nuit à même le sol.
L’œuvre qui annonce l’exposition et intitulée « Treehouse » illustre les différents thèmes de cet ensemble. On y découvre deux personnages, sortes d’ectoplasmes aux yeux surdimensionnés qui occupent les deux tiers de l’espace du tableau. La partie inférieure de la toile est recouverte d’un aplat irrégulier de peinture blanche tachée de diverses couleurs utilisées dans le studio comme le jaune, le marron ou le noir. La partie supérieure est constituée du collage d’une photocopie en couleurs des écrans publicitaires vidéo saturés de lumière ainsi que de la foule prise à Times Square la nuit.

Ces deux régimes d’images occupent chacun la moitié du tableau et symbolisent la réalité quotidienne de l’artiste. Il produit sous terre, seul, et au-dessus de lui se trouve Times Square qui grouille d’individus.
Les médiums utilisés semblent également s’opposer. La partie basse est constituée de pigment, elle est peinte à la main ou au chiffon et exprime une matérialité archaïque un peu grossière alors que la partie haute est constituée de l’agrandissement d’une image photographique, digitale et décrit un monde à tendance dystopique.

De façon récurrente, l’artiste illustre ces passages d’un monde à l’autre à travers des représentations internes d’organes, cerveaux ou systèmes digestifs, et des images extérieures d’architecture. Quand l’artiste évoque la source de son œuvre, il explique: « Cela provient de l’extérieur et de l’intérieur. Pour cette exposition, j’ai travaillé sur des tableaux cartographiant deux personnages placés dans des situations diverses. J’en ai peint certains sur fond de croquis ou de notes, dans des collages associant des cartes postales et des pages de guides touristiques abandonnés dans les boutiques de souvenirs en faillite de mon quartier. Au fil du temps, j’ai commencé à envisager l’environnement urbain comme une sorte de système digestif. La ressemblance entre le cerveau et les intestins relève plus de la biologie de l’évolution, mais c’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup. » 

Gerasimos Floratos est autodidacte et a développé son propre style hors des canons de la grande histoire, orientant ses recherches vers des artistes qui se situent à la marge des canons esthétiques du moment. Il collabore avec des artistes qui présentent des troubles du développement et s’inspire de champs aussi divers que ceux de la bande dessinée, des graffitis ou des logos de design corporatif.
 
Sa peinture est chargée de couleurs, le trait est gras et son style est empreint d’expressionisme. Il s’agit d’une peinture viscérale, organique, saturée, nécessaire à l’artiste et de laquelle irradie une puissante énergie. Certains tableaux sont commencés à même le sol puis délaissés alors qu’il en produit un nouveau. Les toiles s’amoncellent les unes contre les autres à même le mur de l’atelier jusqu’à ce que l’artiste les retravaille pour les terminer. Certaines pièces sont constituées de collages de dessins, croquis et parfois le trait de peinture est remplacé par des photographies. 

Est-ce que les deux mondes dont parle Gerasimos Floratos peuvent coexister ? Peut-on y trouver une réponse dans son œuvre ? Comme il le dit : « Je cherche à élargir la conscience des gens par tous les moyens - personnellement, avec les autres, dans leur environnement  - je crois que ce serait positif… » 


Nicolas Trembley