Joe Bradley

Duckling Fantasy


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Quand on demande à Joe Bradley comment il a commencé à s’intéresser à l’art, voici ce qu’il répond :

« Quand j’étais enfant, je n’arrêtais pas de dessiner des voitures, des monstres, des filles nues, tout ce qui me passait par la tête. À l’époque, mon centre d’intérêt principal, c’était les comics et j’étais particulièrement friand des productions de Chass Addams, (le père de la bande dessinée La Famille Addams). Je pense d’ailleurs que j’aurais pu faire une carrière de dessinateur de presse, mais la peinture a pris le dessus. Aujourd’hui je reste fidèle aux choses que j’ai aimées il y a quinze ans. Mais d’un autre côté, je suis en quête perpétuelle de nouveauté. »

S’il est difficile parfois aujourd’hui de retrouver dans les récentes peintures de Bradley des références directes à la bande dessinée, c’est beaucoup plus évident dans ses dessins sur papier. Cette technique que l’artiste adore pratiquer joue un rôle déterminant dans ses peintures. Et dans cette logique liée à son passé, il a parfois invité les enfants de ses amis à collaborer et réaliser des dessins, notamment pour un fanzine du nom de Tuff Stuff .

Il reste néanmoins assez clairement une part d’enfance dans les peintures de Bradley qui est liée à l’énergie du véritable plaisir de peindre et l’utilisation de motifs qui peuvent sembler à la fois un peu régressifs, bruts ou mal peints, des sortes de gribouillis géants.

Mais comme le dit lui-même Joe Bradley, il n’aime pas trop se répéter. Il se concentre sur certains ensembles pendant quelque temps puis passe à d’autres motifs. Il ne se fixe pas de programme particulier, se contente de suivre l’évolution de son travail qui va là où il veut aller.

Ainsi, les premières séries d’œuvres que l’on a pu voir dès 2006 étaient constituées de toiles monochromes de différentes couleurs et de tailles diverses, assemblées les unes aux autres au mur ou au sol. Elles formaient des personnages avec des torses, jambes, bras et têtes très schématisées. Pour certains observateurs, il s’agissait d’une relecture critique des expérimentations monochromes et minimales peintes à la façon d’un Ellsworth Kelly ou d’un Imi Knoebel, sans la perfection de leur technique mais en plus ironique.

La seconde série de travaux en 2008 intitulée les Schmagoo Paintings, terme argotique qui fait référence à l’héroïne, anéantissait tous les premiers discours que l’on avait pu faire sur la pratique de l’artiste. Certes ces travaux étaient minimaux, mais dans un registre figuratif, (une flèche, une bouche), et n’avaient plus rien à voir avec des aplats de couleur. Il s’agissait de quelques traits noirs, sur des toiles vierges. Récemment, Joe Bradley a également produit de très larges impressions sur toile blanche qui représentent des figures humaines dans des poses égyptiennes et qui illustrent en fait les ombres chinoises tirées d’un magazine destiné à apprendre des poses de breakdance.

Aujourd’hui, le groupe d’œuvres qu’il propose à la galerie Almine Rech fait partie d’un nouvel ensemble. Ce sont des toiles de grandes dimensions réalisées à la peinture à l’huile, avec des oil sticks, (sorte de bâton de cire de couleur), et au crayon sur de la toile non préparée.

L’artiste n’a pas été tendre avec elles et comme il l'explique : « on pourrait dire que je les ai passées à l’essoreuse. Je les ai travaillées alors qu’elles n’étaient pas tendues, la plupart du temps sur le sol de mon atelier. Je les ai un peu abusées et j’ai même marché dessus. Si une toile ne voulait pas coopérer, j’en faisais une boulette, la mettais de côté et l’oubliais pour un moment. »

Ces nouvelles peintures géantes irradient à la fois de couleurs et de saleté et portent en elles le processus un peu performatif qui les a constituées. Leur présence physique dégage quelque chose d’à la fois primitif et jouissif entre l’expressionnisme abstrait et le grunge, l’artisanat et le plaisir. Elles représentent comme en miroir la vision du monde de Bradley : « chaotique, pleine de contradictions et d’incompréhension ».  Et il finit par ajouter : « au paradis, l’humour n’existe pas, alors on ferait bien de s’amuser tant qu’on est sur terre ».

Nicolas Trembley