Tursic & Mille

Tenderness


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En mai 1959, le peintre danois Asger Jorn (1914 – 1973), présenta à la galerie Rive Gauche à Paris « Modifications [1] », une exposition composée d’une vingtaine de tableaux qu’il avait pour la plupart achetés aux puces, et sur lesquels il avait peint à son tour motifs abstraits ou figuratifs – une opération de recouvrement partiel qui laissait voir le tableau original tout autant que les éléments ajoutés. Parmi ces tableaux (Dans le Mille, Détournement de paysage, Arbre arbitraire, La vie d’une nature morte, …) se trouvait Le canard inquiétant [2], un paysage de campagne paisible flanqué d’une petite maison, sur lequel Jorn a notamment ajouté, dans la partie droite, un canard disproportionné, de style expressionniste, aux couleurs criardes, dont la facture empâtée tranche avec celle de peinture à l’huile classique du tableau originel – lui-même signé « Berton » en noir, en bas à droite. Jorn a ajouté au tableau « amélioré [3] » par lui sa propre signature : « Jorn » — pareillement en noir.

L’un des fondateurs du mouvement CoBrA en 1948 (en réaction à la querelle entre abstraction et figuration), et du Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste (MIBI) en 1955 puis de L’internationale Situationniste en 1957, Asger Jorn publia dans le catalogue de l’exposition « Modifications » un texte/poème intitulé « Peinture détournée », précédé d’une mise en garde : « Destiné au grand public. Se lit sans efforts. » et qui débute ainsi :

 

« Soyez modernes,
collectionneurs, musées.
Si vous avez des peintures anciennes,
ne désespérez pas.
Gardez vos souvenirs
mais détournez-les
pour qu'ils correspondent à votre époque. »

 

Le 7 juin 1959, Guy Debord écrivit à Asger Jorn : « Ton exposition a fait un sérieux choc. »

Les théories du « jeu » des situationnistes (qui sous-tendirent les « toiles améliorées » de Jorn) sont assurément à l’œuvre dans le processus même de peinture que Tursic & Mille ont mis au point depuis une vingtaine d’années : bien que l’un et l’autres s’emploient à déjouer les questions relatives à la réalisation d’une peinture « à quatre mains », ils admettent aussi que les toiles font souvent un étrange voyage vertical, depuis l’atelier de l’un au premier étage jusqu’à l’atelier de l’autre au second étage, dans un sens puis dans un autre (un « ping pong vertical » selon leur propre terme) — et parfois pas du tout. Mais lorsque c’est le cas,  l’un « améliore » la peinture de l’autre et ainsi de suite, attendu qu’il n’existe pas d’idée préconçue exacte de ce que la toile sera au bout du compte : leur peinture « se fait en se faisant », dictant souvent ses propres règles, imposant aux artistes une certaine forme de pragmatisme. C’est un patient travail de « layering », bien plus sophistiqué que celui qui consisterait traditionnellement à envisager le fond puis ensuite les éléments sur ce fond : chaque nouvelle étape augmente et aussi parfois oblitère l’étape précédente et oblige à reconsidérer le tableau dans son entièreté. C’est la peinture qui commande. Tenderness présentée aujourd’hui à la galerie Almine Rech à Paris, et qui donne son titre à l’exposition [4] n’est pas un tableau trouvé et « augmenté » mais l’image de tout ce processus, ou plus exactement un enregistrement de ce processus, en tous cas sa désignation comme événement remarquable et singulier.

C’est peu dire que le tableau de Jorn aura projeté son inquiétante ombre portée sur l’œuvre de Tursic & Mille, dont une grande toile de 2013, déjà, s’intitule justement Le canard inquiétant. Elle figure cinq personnages féminins et ne se défait du noir et blanc que pour laisser apparaitre en son centre un canard jaune au bec orangé, en tous points semblables aux canards en plastique avec lesquels jouent les enfants dans leurs bains depuis les années soixante-dix (qu’une version sex-toy appelée « canard vibrant » soit apparue ensuite n’est pas pour déplaire à Tursic & Mille). Ce petit canard devint ensuite un motif récurrent dans leur œuvre : Jeune fille pleurant son canard, 2019 ; motif à la Toroni répété comme une empreinte de pinceau (Untitled, 2018) ou substitué au livre que lit la jeune fille du Jeune fille lisant, 1770, de Jean-honoré Fragonard dans leur Jeune fille pensant, 2020 – entre autres.

« Nous avons découvert ce tableau lorsque nous étions étudiants aux beaux-arts de Dijon et ça a été une véritable révélation pour nous. Expliquent Tursic & Mille. Alors qu'en France la peinture nous semblait un peu moribonde et auto-flagellatrice, Jorn insufflait un esprit de fraicheur, d'humour, de liberté et d'insolence. Ce tableau nous montrait que tout était possible et que la peinture était un outil aussi simple que puissant. »

En 2020, Tursic & Mille firent une petite huile sur bois (63 x 53 cm) titrée The Encounter (After Asger Jorn) qui offrait au tableau de Jorn une sorte d’écho augmenté d’un T-Rex. Dans Tenderness, cette fois-ci grande huile sur toile (230 x 320 cm), Tursic & Mile ont choisi de signer aussi le tableau, ajoutant leurs initiales (« TM ») à la copie des noms de Jorn et Berton. Comme (de même que la plupart des artistes aujourd’hui) ils ne signent jamais leurs tableaux en façade, ces initiales ont peu de légitimité – mais participent activement au brouillage des pistes de l’autorité : TM, pour Tursic & Mille, soit TM pour Trade Mark (marque déposée). Que signifie un tableau triplement signé à une époque où chacun revendique le crédit de ses contributions [5] à un projet qui le dépasse ? Assurément, le « jeu » surréaliste et sa grande liberté seraient aujourd’hui confrontés à tout un tas d’entraves. Tenderness prend appui sur le tableau de Jorn et en livre un écho contemporain, qui « corresponde à (notre) époque », dans sa conceptualisation comme dans son exécution, qui affirme une palette colorée sans ménagements, affiche une extraordinaire dextérité picturale, et offre à l’esprit comme au gout matière à l’excitation.

— Eric Troncy, Directeur du Consortium, Dijon and Editeur en chef de Frog Magazine

 

[1] « Modifications », 6 – 28 mai 1959, Galerie Rive Gauche, 44 rue de Fleurus, 75006 Paris.

[2] Exposée en permanence au Musée Jorn de Silkeborg au Danemark, l’oeuvre Le canard inquiétant  fut vandalisée le 29 avril 2022 par un individu qui se définit lui-même comme “a lesbian woman trapped in a man’s body” et qui, rétrospectivement, prétendit vouloir de cette manière engager un débat sur la question de l’auteur. L’acte de vandalisme comprit notamment le collage d’une photo de cet individu sur le tableau de Jorn, et l’adjonction au marker noir de sa signature à celles de Jorn et de Berton.
L’acte de vandalisme fut par lui diffusée live sur Facebook assorti du commentaire “If you’re around, you can go and admire my new work.” Le musée n’est pour l’heure pas en mesure de confirmer que la toile soit en mesure d’être restaurée.

[3] Asger Jorn appela ces toiles des « toiles améliorées » puis choisit ensuite le terme de « modifications ».

[4] De même, Tenderness donna aussi son titre à la rétrospective que Tursic & Mille eurent au Consortium Museum récemment (4 février – 22 mai 2022)

[5] Cette petite fôret de signatures fait assurément écho au procès gagné récemment par Maurizio Cattelan contre un artisan-employé.