Marcus Jansen

Power Structures


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On ne peut pas parler de l’œuvre de Marcus Jansen sans évoquer son intense parcours de vie, les circonstances qui ont influencé sa façon de voir le monde et la manière dont il exprime ses émotions et ses préoccupations à travers son art. Son enfance new-yorkaise, passée dans le Bronx et le Queens des années 1970, contraste fortement avec ses années d’adolescence vécues à Mönchengladbach, en Allemagne, où il suit des études artistiques et découvre la culture européenne et son mode de vie. Après huit années passées dans l’US Army – aux premières loges de quelques-uns des conflits les plus dévastateurs et marquants du XXe siècle - il revient à son premier amour, l’art, qu’il utilise pour canaliser ses pensées, inquiétudes, peurs et émotions. Cette complexité d’influences impacte directement sa production créative, formée d’images narratives intégrées à un cadre abstrait ou surréaliste et débordant d’icônes familières. Toute cette iconographie sert à créer des points d’ancrage émotionnels dans la construction du cadre plein de passion au sein duquel sa peinture existe ; il y aborde les thèmes de la cupidité, la guerre, la surveillance, la culture médiatique, la propagande et les structures du pouvoir. Avec ses assemblages visuels faits de symboles qui évoquent certaines émotions, l’artiste créé une atmosphère qui dépend de l’attention du spectateur, un peu comme la vie réelle. « Mon travail cherche toujours à faire appel à l’intellect - malgré le climat anti-intellectuel qui prime aujourd’hui – à travers des compositions maladroites, sortes de puzzles adressés à celui qui les voit avec son propre regard, tout en le forçant à faire fonctionner son esprit critique », dit l’artiste sur la construction de ses images. L’expérience est renforcée par l’utilisation magistrale de qualités picturales et de détails évocateurs qui ajoutent au récit une impression du temps qui passe. Qu’il s’agisse de simples marques de comptage sur une paroi, d’une échelle qui dépasse du haut d’un mur, ou d’un œuf qui coule, les images font souvent bien plus que figer l’instant : elles racontent une histoire plus vaste avec le vocabulaire de la peinture.

C’est cette histoire plus vaste qui constitue le principal sujet de sa première exposition personnelle chez Almine Rech Paris, qui signe le grand retour européen d’un artiste américain qui entretient des liens étroits avec le vieux continent. « Comme la plupart de mes œuvres, celles-ci sont aussi des réponses intuitives à la vie d’aujourd’hui, enracinées dans le questionnement des structures humaines de pouvoir, politiques et économiques et de la façon dont les structures de pouvoir fictives sont capables d’orienter l’humanité, voire de filtrer nos décisions en réaction à des problématiques purement humaines », explique Jansen à propos de cette série qui revisite le portrait sans visage, sujet qu’il explore depuis 2011. En portant une attention plus soutenue au sujet unique, en laissant temporairement de côté la représentation d’environnements ou de paysages désolés et ravagés par la guerre, ces œuvres interrogent l’identité de ceux qui prennent aujourd’hui les vraies décisions ; violemment défigurés, ces dirigeants perdent de leur pouvoir.

À l’instar des inégalités économiques auxquelles il a commencé à s’intéresser il y a une dizaine d’années, les récentes manifestations anti-autoritaires, anti-violences policières et pro-droits civiques qui ont secoué son pays ont ravivé son intérêt pour ces questions. Il en est ressorti de nouvelles œuvres qui prolongent le désir qu’a l’artiste d’explorer les paradoxes et tensions qui façonnent la réalité dans laquelle nous vivons. En l’absence d’expressions faciales, de marqueurs d’ethnicité ou de tout autre trait reconnaissable, les figures obscurcies de Jansen ne font référence à aucun groupe particulier, même si elles expriment sans équivoque une sensation d’autorité. Les fragments de bannière étoilée révèlent certes la principale source d’intérêt de l’artiste, mais l’environnement - souvent constitué de gestes vifs à l’aérosol ou de coups de pinceaux expressifs - et l’apparence des personnages représentés restent suffisamment universels pour figurer l’autorité d’où qu’elle vienne, peu importe qu’elle représente le pouvoir économique, psychologique ou historique. En outre, la posture et l’importance de l’autorité sont souvent sapées, ébranlées par le récit qui les entoure, notamment dans David and Goliath, 2020, dans lequel un monument historique, symbole d’une certaine idéologie, se dissout dans des traces de graffitis qui ne font qu’achever son déboulonnage. Les médailles, les brassards, les cravates rouges, blanches ou bleues des Sudistes ou de la Seconde Guerre mondiale sont les principaux éléments du récit que Jansen transmet et font clairement référence aux tensions et dynamiques des bouleversements sociaux et politiques en cours dans son pays d’origine. Mais en plus de tout cela, les images de ballons à pois, murs, graffitis gribouillés, symboles en forme de cible, équations mathématiques inexactes, palettes et amas de divers uniformes et insignes suscitent bien d’autres émotions qui forment une image plus élaborée, intelligente et perspicace des thèmes qui intéressent l’artiste. Animées par ses expériences personnelles, parfois inconscientes, les œuvres de Jansen cherchent à donner une conscience visuelle aux luttes sociales du monde, clairement politique mais dénuée de références explicites à la contestation de ses figures, bonnes ou mauvaises.

« Des œuvres qui mettent l’accent sur les préoccupations humaines ». Cette description simple, mais pourtant tout à fait précise et englobante de l’œuvre de Marcus Jansen, proposée par l’artiste lui-même, la définit bien mieux que les innombrables rapprochements que certains ont tenté de faire avec des genres ou styles artistiques existants. Au fil des ans, son œuvre ne cesse d’invalider les similitudes que certains détectent avec divers approches, techniques et médiums, car elle reste authentiquement instinctive, honnête et émotionnelle. Que ce soit par les éléments ‘action-painting’ de During COVID #2, 2020, les ciels bleus à la Magritte de Walls, 2020, les références aux graffitis de David and Goliath, 2020, ou les visages de cartoons de ses sujets à demi effacés, l’artiste navigue avec aisance entre les styles et les esthétiques, mais aussi entre les références à l’histoire de l’art et à la culture populaire. Fortes de la conviction et de la nonchalance des expressionnistes, de l’attitude sans médiation des abstractionnistes, de la crudité et de l’urgence des graffeurs, ou encore de l’énergie et de la motivation des ‘Action Painters’, les œuvres de Jansen sont bien trop complexes pour être identifiées à un style particulier, mais suffisamment reconnaissables pour ne pas être confondues avec d’autres. 

- Sasha Bogojev