Leelee Kimmel

Nuwar


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Almine Rech Paris a le plaisir de présenter Nuwar, la première exposition de Leelee Kimmel avec la galerie.

 

« Et quand se dissipa la masse grisâtre du plancton, voici qu’apparut à nouveau le choc de la couleur pure, semblable à un coup porté au corps ou un accord fracassant à l’oreille. Je ne connais aucune sensation qui soit tout à fait équivalente à l’effet que produit sur les yeux – ou le cerveau qui leur est relié – une énorme crevette éclatante, vivante, d’un rouge écarlate profond, froide comme la glace, que l’on découvre sous l’eau à un kilomètre de profondeur. Aucune fleur que j’ai jamais vue où que ce soit ne pourrait la concurrencer. Il faut songer que depuis toujours, cette crevette et ses congénères ne furent que de sombres créatures plongées dans un monde de ténèbres : leurs couleurs flamboyantes n’existent que depuis quelques instants. Ceci explique peut-être l’excitation, comme les cônes et bâtonnets inusités de la rétine, ressentie quand, tout retourné, on contemple le monde. [1] »

 

« Je suis la nature », disait Jackson Pollock ; depuis les origines de l'abstraction, tout au moins, les artistes recherchent la nature profonde, le langage primordial des formes et des couleurs censées se cacher au plus profond de l’esprit, brutes et non altérées par une rationalisation consciente. Michael Fried pensait, lui, que le meilleur de l’art moderne est une œuvre dont la nature est « d’exister dans, voire de sécréter ou de constituer, un présent continu et perpétuel ».

 

Mais quand on regarde l’inconscient – au sens propre, avec ses yeux - que voit-on ? Assis longuement dans une pièce sans lumière, ou au moment de l’endormissement, nous voyons des phosphènes : motifs, points, grains et tourbillons de couleurs initialement faibles sur fond noir, provoqués par le déclenchement plus ou moins aléatoire de neurones dans la rétine elle-même. Au départ, ils sont plutôt abstraits, mais dès que le système visuel automatique du cerveau commence à les interpréter, ils revêtent un caractère plus figuratif, jusqu’à devenir des hallucinations hypnagogiques. Rien à voir avec les hallucinations plus fortes générées par le cerveau : il s’agit de quelque chose de si simple que même des espèces moins conscientes que nous (insectes ? planaires ?) observent peut-être des phénomènes semblables. Ces images ne vivent pas dans l’Inconscient, ce jardin idéal du Modernisme : leur demi-existence scintille plutôt dans le désert hadéen de notre pré-inconscient le plus obscur.

 

Les tableaux de Leelee Kimmel explorent les espaces intérieurs et extérieurs, les collisions entre la nature antique, souterraine, et le monde hypersophistiqué des histoires de l’art moderne et post-moderne, entre le préverbal et la fantasmagorie livresque, laconique et volubile, entre éclat de rire et silence de mort. Les biomorphes abstraits de Kimmel glissent dans les profondeurs abyssales, comme celles de William Beebe, à la fois terrifiantes et comiques. Ses formes évoquent la nature, mais sa palette néon et acidulée reste résolument antinaturaliste.

 

Une sensation de catastrophe annoncée envahit les marges ; les formes s’enroulent et ricochent dans l’obscurité. Est-ce une tortue ou une grenade qui tourne à la périphérie ? Ce polype est-il une arme à feu ? La transformation est ce qui fait la force – formelle, psychologique, spirituelle, oserai-je – de l’univers sombre et scintillant de Leelee Kimmel, redoutable et novateur, fait de monstres malins, mutants, extraterrestres, explorateurs, envahisseurs, fantômes de Nuwar.

 

David Rimanelli

Traduit de l’anglais par Alexandre Carayon

 

 

 

[1] William Beebe, The ‘Arcturus’ Adventure, 1926.