Almine Rech Paris, Turenne a le plaisir de présenter 'Kentucky Cols.', la troisième exposition personnelle de Larry Poons à la galerie, du 21 mars au 21 mai 2026.
Au début des années 1950, alors qu'il est encore adolescent, Larry Poons1 entend, à la radio, une chanson du chanteur Hank Williams, - figure tutélaire de la country, auteur de Sing Me a Blue Song. L'artiste confiera plus tard que ce fut pour lui une révélation : « c'était comme sentir une fleur pour la première fois2.» Devant les récentes peintures de Poons, réunies dans cette exposition, le spectateur se trouve à son tour saisi par une sensation comparable, l'impression de sentir une fleur pour la première fois. Ballroom Chassi, Untitled (025C-3), Untitled (025D-1), Untitled (025F-2), les imposantes toiles déploient des champs chromatiques dont la vibration évoque moins une représentation florale qu'une expérience de la floraison et témoignent magistralement de la place majeure occupée par Poons dans l'histoire du Color Field.
Peu après cette expérience musicale décisive, alors qu'il était encore au lycée, Poons tomba amoureux d'une autre élève, et cette expérience l'inspira pour peindre. Lui-même Le-peintre musicien - il intègre en 1961 le groupe The Druds, comme guitariste, accompagné de Walter de Maria à la batterie, La Monte Young au saxophone, tandis que Jasper Johns signait les paroles. L'une des premières peintures de Poons, une œuvre géométrique abstraite, s'intitulait Rock and Roll (1958). Son approche abstraite a rapidement commencé à flirter avec l'Op art. Il n'est ainsi pas surprenant de le voir figurer parmi les artistes présentés dans « The Responsive Eye», au MoMA en 1965, avec Nixe's Mate (1961) de la série des Dot Paintings, une exposition qui joua un rôle déterminant dans la reconnaissance internationale de l'op art, tout en contrebalançant le poids de cette tendance par la présentation d'œuvres appartenant à la post-painterly abstraction et au Color Field.
Les champs d’abstraction luxuriants de Poons prennent forme peu après, au début des années 1970, à la suite d’un échange avec Clement Greenberg. L’artiste avait commencé une série de grandes toiles posées au sol, sur lesquelles il jetait des seaux de peinture, faisant naître d’amples flaques de couleur. Lors d’une visite d’atelier, Greenberg appelle l’attention du peintre sur un détail : la partie supérieure de la toile où, sous l’effet de l’impact, apparaissent des projections plus fines, presque aériennes. Cette remarque agit comme un déclic. Poons se souvient s’être dit : « oui, je pourrais peindre comme ça, ce serait plus subtil que des flaques de couleur3. » Dès lors, il modifie son dispositif : il déroule un long rouleau de toile le long des murs, épousant le pourtour de l’atelier, puis entreprend d’y lancer la peinture, laissant l’élan, la gravité et l’accident composer la surface. Ainsi est née Rail Road Horse (1971), une acrylique sur toile de près de 8m de long.
Plus de cinquante après, l’ensemble présenté ici relève du même processus, un unique rouleau monumental, vaste comme un champ, que Poons investit d’un geste libre, y projetant une matière épaisse et vivante, réserve inépuisable de mélanges chromatiques. Il prélève ensuite des fragments, découpés en unités picturales autonomes : autant de « moments » qui conservent la mémoire du flux, tout en affirmant, chacun, sa propre intensité – c’est pour cela que le peintre les choisit. Ce protocole – dérouler la toile, la couvrir d’acrylique puis la découper – ne relève pas d’un simple procédé, mais d’une conception de la peinture ramenée à son noyau le plus direct, telle que l’artiste la formule lui-même : « mettre la toile en place et jeter de la couleur.4»
Si depuis les premières notes de banjo entendues chez Hank Williams, l’œuvre de Poons s’inscrit résolument dans une histoire américaine de l’abstraction, elle n’en demeure pas moins dissidente, tournant volontiers le regard de l’autre côté de l’Atlantique. Cette dissidence tient à son protocole de travail : peindre au « mètre ». Chaque toile conserve la mémoire d’un « avant » et d’un « autour » et se présente comme une entité duelle, à la fois composition autonome et fragment d’un ensemble plus vaste. La dissidence se loge enfin, et peut-être surtout, dans la matière elle-même. La touche pâteuse, épaisse, croûteuse, s’offre en spectacle, symbole d’une peinture qui s’exprime et se montre comme telle. Là où beaucoup d’abstractions américaines contemporaines tendent vers une surface plus uniforme, Poons maintient – presque seul à cette échelle – un rapport frontal à l’empâtement et à l’amas.
Ces œuvres éveillent alors le souvenir des champs de Van Gogh et des jardins de Bonnard, où la peinture y représente la matière en même temps qu’elle se présente comme matière, et où la couleur, jubilatoire, exulte. Elles convoquent aussi Cézanne, que Poons cite comme un seuil décisif : « Vous comprenez : sans la rigidité de ce qu’un tableau est censé être, ça a pris longtemps – presque jusqu’au XXe siècle – pour que Cézanne fasse juste de la couleur. Tout le monde peignait des paysages, pourquoi les siens ne ressemblaient-ils pas à ceux de tout le monde ?5 » En d’autres termes, l’avènement d’une surface où la couleur ne sert plus seulement à décrire, mais existe pour elle-même.
Car, qu’elle frôle encore la figure ou qu’elle s’en affranchisse entièrement, la peinture, pour Poons, ne se résume qu’à un seul acte : mettre la toile en place et y jeter la couleur. C’est peut-être là qu’apparaît pour le spectateur cette sensation inaugurale : non pas reconnaître une forme, mais éprouver, à même la surface, l’événement de la couleur – comme on sentirait une fleur pour la première fois. Cette exposition suscite quelque chose de cette expérience : comme la première fois qu’on pénètre dans un jardin.
— Marjolaine Lévy, critique et historienne de l'art
1) Larry Poons est né en 1937 à Tokyo. Il vit et travaille à New York.
2) Larry Poons in Mark Myers, « A Crush that Led to a Brush », Wall Street Journal, 3 mars 2020.
3) David Rhodes, « In Conversation with Larry Poons », The Brooklyn Rail, octobre 2017.
4) Ibidem.
5) Ibidem.