Fabien Adèle

Corridors


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Almine Rech Bruxelles est heureuse de présenter Corridors, la première exposition personnelle de Fabien Adèle à la galerie.

Dans son atelier de l'est parisien, Fabien Adèle a choisi d'utiliser une palette de couleurs réduite pour cette nouvelle série de peintures. Des bruns chauds, de l'ocre orangé au brun terre de Sienne, et des bleus, clairs et plus intenses, dont les tonalités complémentaires rythment à elles seules l'espace où sont présentées ses douze huiles sur toile.

La peinture du jeune Français (né en 1993), qui n'a à ce jour été montrée qu'en de rares occasions, est peuplée de protagonistes singuliers. Ses figures humaines aux allures de statues antiques, aux expressions stoïques et figées, sont plongées dans des scènes intérieures ou des paysages à la fois vaporeux et d'une luminosité envoûtante. Ainsi de cette femme assise sur une chaise, la tête légèrement penchée en avant, de ces deux bustes féminins aux cheveux interminables, baignés dans l'élément aquatique, regardant au loin vers des halos bleutés qui suggèrent un horizon marin. Ou encore de cet homme accoudé à une table, la main à peine posée sur la joue, la bouche entrouverte, dont le vêtement se fond au ciel incandescent. De face ou de dos, ces êtres et les environnements irréels qu'ils habitent ne font qu'un, dans cette peinture de la psyché et de l'intériorité prompte à suspendre le temps.

Les scènes que Fabien Adèle déploie s'installent sur une ligne de crête qui embrasse le symbolisme de Fernand Khnopff, le surréalisme de De Chirico, Delvaux ou Magritte, et le maniérisme florentin de Pontormo, que l'artiste admire pour son anachronisme chromatique, ses cous allongés et ses saints asexués, à l'encontre des codes de la Renaissance. Si elles tissent des ramifications entre réalité et rêve, leur lien avec le surréalisme n'est sans doute pas aussi capital qu'il n'y paraît. Elles n'ont pas tout à fait non plus la tension dramatique de la vision lynchéenne, mais résonnent indéniablement avec cette phrase extraite d'un rêve de Gordon Cole (l'agent du FBI joué par David Lynch) dans la saison 3 de Twin Peaks : « Nous sommes comme le rêveur qui rêve et se met ensuite à vivre à l'intérieur de son rêve ».  Ce serait davantage dans le réalisme magique des Américains Paul Cadmus – pour la massivité de ses corps masculins notamment –, et George Tooker – pour ses scènes de genre hiératiques et oniriques – qu'on surprendrait quelques artistes ayant nourri l'œuvre de Fabien Adèle.

Plus encore que dans ses toiles précédentes, les personnages s'enveloppent d'une présence fantomatique, accentuée ici par la lumière irradiante traversant les habits et le choix du hors champ dans la représentation des corps, qui dissimule en partie les visages et éclipse les regards. Mais à cette dimension spectrale s'ajoute une qualité charnelle évidente, dans la délicatesse de figurer les mains et leur gestuelle, ou le traitement du drapé.

 

Pour construire ce cosmos métaphysique qui tient autant du mysticisme philosophique que de la géographie de l'imaginaire, Fabien Adèle procède par collages mentaux, d'après des croquis préalables ou ses propres souvenirs de paysages, sa mémoire de gens rencontrés ou d'instants vécus. Dans ces peintures hautement atmosphériques, envahies par le ciel et l'eau, le végétal, suggéré, est simplement incarné par quelques feuilles charnues ou une ronce épousant la texture du bois façonné d'un meuble. Dépassant l'ornement, il est la métaphore de la prolifération de la pensée, du déploiement des rêves.

Dans sa dilection pour l'intemporel et le surnaturel, une spiritualité encline à s'ancrer dans le sensible, la peinture de Fabien Adèle est traversée par l'introspection et la sagesse, la mélancolie et l'intimité. Combinée au motif du double, l'altérité en est également l'une des clés principales, à l'instar de ces nombreux jeux de miroirs et de reflets, de ces deux femmes jumelles et côte à côte, portant leur regard dans des obliques symétriques, ou de ce personnage assis, dont le double se devine à travers des voiles diaphanes. L'intensité de la peinture de Fabien Adèle tient dans cette alchimie particulière, capable de faire cohabiter le sensible et la question métaphysique, et ainsi, de convier le regardeur à apposer sa propre expérience à son réalisme aux contours irrationnels et oniriques.

– Charles Barachon, writer and art critic.