Madelynn Green

Dolls


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Pour sa deuxième exposition personnelle à la galerie Almine Rech, Madelynn Green a créé un ensemble de dessins et de peintures animés qui dévoilent l'ironie de se styler, de se pomponner, comme on habille une poupée. Les peintures envisagent l'idée de spectacle opposant les points de vue du sujet et du spectateur, de l'individu et du groupe, du stylé et du styliste. Dolls (Poupées) contraste fortement avec les expositions Birth of a Star, chez Almine Rech à Paris en 2021, et Heartland, au Taymour Grahne Projects en 2020, où Madelynn Green explorait respectivement le statut de célébrité et sa ville natale. Tandis que ces expositions se concentraient sur l’esthétique de la célébrité, l'aspect céleste et le Midwest américain, Dolls s'intéresse plus littéralement à l'esthétique pure en examinant la beauté à travers la performance et l'habillage.

Les poupées prennent de nombreuses formes. Elles peuvent ressembler à des êtres humains en miniature destinés aux enfants ou à d'élégants mannequins couverts de bijoux. Les poupées peuvent aussi prendre vie : une belle jeune fille sera parfois décrite comme une poupée.


En quoi consiste se pomponner ? Cela dépend bien sûr de l'occasion. Les figures de Dolls ne sont évidemment pas vêtues de noir de deuil. Elles se préparent toutes pour sortir – vraiment sortir ! Elles se font belles pour satisfaire le regard critique du public, belles aussi pour se démarquer au sein d’une foule de poupées. Les peintures forment un récit qui commence par des perruques sur des mannequins sinistres, s'intensifie avec des couches de maquillage inquiétant, atteint son apogée avec des foules en effervescence, et se termine enfin par une soirée animée avant de rentrer seules chez elles.


Dans Female Figures, des mannequins réalistes, à l'expression mélancolique, portent des perruques impeccables. Elles sont soit vexées qu'on se débarrasse d'elles, soit leur moue émane de quelque chose de plus profond, de plus sombre peut-être. Ces « poupées » plastique troublantes ne sont que des toiles de femmes. Malgré le caractère frauduleux de leur humanité, elles sont vues comme des archétypes de beauté. L'œuvre titre, une installation multiple de peintures intitulée Dolls, est truffée de produits pour cheveux afro et d’ustensiles cosmétiques tels que gel coiffant, lotion hydratante, recourbes cils et pinces à épiler. Les outils métalliques ont une apparence clinique bien que les « chirurgies » qu'ils opèrent soient bien plus esthétiques que médicales, soulignant la précision clinique avec laquelle les femmes sont sensées se préparer pour la consommation publique. Spectacles fait allusion à l'extravagance des possibilités que nous avons à notre disposition pour nous présenter en public. Ces nombreux choix, s'ils sont libérateurs, peuvent aussi être étourdissants.

Après tout, comment décidons-nous de l'impression que nous faisons ? Dans Dolls, tout est question de perception, et Madelynn Green analyse des manières de voir sous des angles très variées, à travers des lunettes tape-à-l'œil comme à travers des lentilles de contact importables. Le clou que l'on voit dans Starry Violet, qui évoque un talon, est dangereusement près d'un œil, pris dans une danse risquée entre beauté et danger qui nous interroge : que risquons-nous pour voir ? Pour être vu(e)s ?


Rouge témoigne de l'utilisation des produits de beauté et dévoile le procédé souvent clandestin de se pomponner. Le garnissage léopard de la voiture et la façade brillante contraste nettement avec la position vulnérable de la personne. L'inclinaison exagérée du corps trahit peut-être un manque de confiance caché derrière ce stylisme personnel : « suis-je belle ? ». Starry Violet et Self-Portrait révèlent également l'ironie de se pomponner comme une poupée en faisant référence au côté intime et viscéral. Les œuvres de Dolls ne sont pas des expérimentations banales avec les normes de beauté. Elles tendent plutôt vers une révélation de la confiance superficielle, et fragile, que nous avons quand nous cherchons tant à améliorer nos apparences. Se pomponner ainsi est une admission flagrante d'un manque de confiance en soi. C'est avouer que l'on ne croit pas être assez bien. Mais qui l'admettrait ? Perfect Nails Spa s'intéresse au caractère éthique de l'industrie de la beauté, les esthéticiennes se courbant au pieds des clientes. De là, Madelynn Green examine non seulement les outils et les procédés pour se pomponner, mais aussi le statut de ceux qui en font leur métier.     


Des perruques aux ustensiles de beauté pour mettre du maquillage, les peintures évoluent vers des boîtes de nuit et des pistes de danse bondées. Les dynamiques de foule est un thème que l'on retrouve régulièrement chez Madelynn Green. Ses peintures explorent la transformation qui s'opère quand on entre dans un lieu social. Dans la série Dolls, Les foules étudient une dynamique entre public et privé, ainsi que le comportement conscient de l'individu au sein d'un groupe où les corps « se perdent dans la foule ». Madelynn Green nous interpelle : À quel moment un individu n’est-il plus qu'une ombre dans la foule ? Certaines peintures, Ensemble et Masquerade par exemple, présentent des personnes serrées, animées par la beauté et le désir, le regard rivé vers une scène. Elles sont un spectacle avide d'un spectacle. Flawless Finish, en revanche, efface cette démarcation entre le monde du spectacle et celui de l'observateur. Dans Touch-Up, la limite entre préparation et présentation est plus floue encore, la foule regardant une maquilleuse retoucher le maquillage d'une actrice – autre faiblesse dans la confiance superficielle de la poupée.


Au premier plan de Glamour, on voit une figure solitaire, sombre, sur un fond de salon flamboyant affichant et affirmant son nom éponyme. Le personnage lugubre de cette peinture est la dernière étape avant sa transformation en poupée. Il n'y a rien de glamour à rentrer seule chez soi, tard dans la nuit, en titubant, l'estomac se plaignant de l'excès d'alcool ou de la faim. Besoin de nourriture ou de quelque chose de moins tangible. C'était peut-être cette faim qui, dès le départ, vous a motivée à vous pomponner comme une poupée devant le miroir quelques heures auparavant, recourbant vos cils et ajustant cette perruque. Cette faim aussi qui vous a amenée à vous serrer dans une foule humide et à vous joindre à son rythme enivrant dans une sorte de bonheur exhibé. Une faim qui vous a pris des heures, à peindre des yeux pour regarder ailleurs. Une faim insatiable enfin qui, même sur le sombre chemin du retour, reste affichée dans les rues à travers ces promesses de glamour – ce concept vague de beauté que peu semblent pouvoir atteindre, peu importe la hauteur des talons. 

Leila Renee