Jean-Baptiste Bernadet

Time and Again


Download

Jean-Baptiste Bernadet, Feelings

C’est la première fois que j’ai compris qu’elle vieillirait. J’étais venu passer là quelques jours, c’était le début de l’été. Je lui ai proposé d’aller voir la campagne. Nous roulions. Vitre ouverte côté conducteur, je fume quand je conduis. Vitre fermée pour elle, elle n’aime pas le vent dans ses cheveux. Ils étaient encore blonds. Je revois ses deux mains posées calmement sur sa robe noire, à mon côté, deux mains étroites, osseuses, que j’ai tant manipulées. Enfant, je pinçais la peau fine quelques instants, une petite digue de chair rare se formait sur le dos de sa main. Puis la digue, lentement s’affaissait, s’annulait. J’aurais aimé que ces petits monticules longilignes, que j’avais façonnés par la pression de mes doigts maladroits, résistent à la pression du sang qui afflue, aux tissus qui se reforment. D’autres fois, je posais mon index sur l’une des veines saillantes là où le poignet devient la main. Je regardais fasciné la veine après mon doigt sur son parcours disparaître – débleuïr. Aussitôt que j’ôtais mon doigt, la veine reprenait place, se rengorgeait, au ras de la peau, si bleue sur la peau blanche qu’elle semblait transporter une humeur grise, de plomb, qui n’était pas la vie. Ses mains sont les seules que je connaisse vraiment, les mains à l’aune desquelles je regarde toutes les autres, même les mains des hommes qui me plaisent ou que j’aime. Ce sont, je crois, les premières mains qui m’ont transporté – le mot est laid, mais il est juste – tandis qu’à peine né, on m’emmenait emmailloté dans la maison où j’ai ensuite grandi. J’imagine que le corps garde le souvenir de ces sensations-là. Les yeux, eux, bien sûr, ne s’en souviennent pas. À un moment de notre promenade en voiture, je me suis arrêté à la fraîche, au creux d’une clairière. Une rangée d’arbres en découpait l’aire cachant à notre vue tout ce qui se situait au-delà. C’était quelques chênes peut-être et des peupliers surtout, dont les frondaisons en frémissant remplissaient l’air d’un tremblement de larmes. Et je la revois toute frêle, dans sa robe noire, dans cette clairière de fleurs champêtres, des fleurs plantées en désordre – un mélange pour les jachères, ai-je appris par la suite, un mélange en attendant autre chose donc, de plus sérieux, de plus rentable et de moins joli. « Violet et mauve, bouton d’or, lavande et citron vert », écrit Derek Jarman à propos de son jardin. De cette mince silhouette noire, presque furtive, dans ce grand chaos de couleurs cerné d’ombre, il ne me reste qu’une image trop vive, surexposée, que la couleur du temps érode un peu plus à chaque printemps, et qui disparaîtra si je n’en parle pas.

On n’a guère que soi, ce qu’on a vu et ce qu’on a vécu, pour tenter de ressentir la peinture. On peut, bien sûr, parler avec les peintres et visiter leurs ateliers. Il y a là tout un monde d’anecdotes choisies, de gestes répétés, de séries en cours et de toiles inachevées, tout un flot d’indices, si l’on veut. On peut, aussi, passer leurs toiles au tamis de l’histoire et des théories picturales – figuration et abstraction, dessin et couleur, que sais-je encore – et il y a là matière à mille comparaisons, comme pour tenter par ricochet d’atteindre quelque chose comme une source, une clarté. Mais on sait bien, dans le fond, que pour comprendre intimement ce que font les peintres, il faudrait pouvoir justement ne rien chercher à fixer trop tôt dans la permanence des mots. On a bien raison de se sentir d’abord un peu démuni, interdit et ému devant une toile. Il faudrait pouvoir alors se laisser dissoudre dans une sorte d’empathie fugace, fuyante même, empathie de l’eau ou des solvants, puisque c’est ainsi qu’on assouplit le poil des pinceaux, dilue les couleurs au fond des palettes et lave les mains des peintres, quand vient le soir.

Le fond de l’air est rose, les fleurs de jacaranda sont bleues, et les garçons passent comme des ombres dans les allées du parc Morelos quand vient le soir, en été, à Guadalajara. C’est ce que j’ai appris de la quarantaine de Pinturitas de guerra, et autant de photographies, qu’a rassemblées Jean-Baptiste Bernadet dans son dernier livre, No pasa nada, publié à l’issue d’un séjour à la Casa Franco, construite par l’architecte Luis Barragán à la fin des années 1920. J’ai vu la statue équestre de José Maria Morelos, prêtre catholique qui fut l’un des meneurs de la guerre révolutionnaire qui libéra le Mexique il y a 200 ans et qui mène aujourd’hui autour de son socle la danse des corps qui se toisent et des regards qui se frôlent, parfois. J’ai vu un paquet de Malboro Gold sur lequel le peintre a tenté quelques couleurs – bleu du ciel, mauve guimauve, rose tendre, teintes pour des lèvres qui n’auraient pas inspiré encore la fumée blanche des cigarettes. J’ai vu deux mains d’hommes, posées l’une sur l’autre, tendres et solennelles, en souvenir d’autres étreintes. J’ai vu les trottoirs jonchés des fleurs du jacaranda, bordés de petits pans de murs de béton qui ne sont pas tous jaunes et par-delà, les nuages, de merveilleux nuages – l’atmosphère violette, je crois, de toute cette vie-là.

Le tableau m’accompagne depuis dix ans. Il m’accompagne quand je déménage, mais ça n’arrive pas très souvent. Il m’accompagne surtout dans mon quotidien, je passe devant pour me saisir d’un livre, je le frôle, il est à portée de mes doigts quand je pousse le volume de l’ampli du salon, il est dans l’angle de ma vision lorsque je travaille à mon bureau, tandis que j’écris ce texte. Le fond est noir, maculé d’un gris de béton. Sur ce fond quatre arcs de cercle dessinent comme une embrassade, où domine un violet de cerne et de lilas, mêlé ici au gris de poussière, là au bleu pétrole et plus bas à une sorte de beige-chair qui se confond avec les tâches de béton. Entre le fond et les arcs, tracées comme à la hâte au jaune toxique, se détachent les cinq lettres du mot lover, en embuscade, à l’ammoniaque. Pressées les unes contre les autres comme pour ne rien perdre de la tendresse qui les lie, elles ont quelque chose de fragile et donc de sérieux ; de décidé et donc d’ingénu ; c’est cela-même, je crois, qui me touche. Les bords du tableau, et cela m’a toujours intrigué, sont parfaitement propres, sans bavures ni débordements. Les tableaux récents de Jean-Baptiste Bernadet, ceux qui sont exposés aujourd’hui, ne portent plus d’inscriptions et ils ont, au moins en apparence, perdu leur fond noir. En revanche, on le constatera sur pièce, la netteté de leurs bords et la petite musique entêtante et triste qu’ils contiennent, n’ont pas disparu. Le tableau découpe dans mon quotidien domestique un petit bloc d’abîme amoureux, une adresse, le souvenir du garçon que j’étais et de celui que j’aimais quand ce tableau est entré chez moi. Je n’aime plus le même garçon, j’en aime un autre, différemment bien sûr. Mais le tableau est toujours là et le nouveau garçon ne me tient pas rigueur de cette fidélité-là.

La peinture de Jean-Baptiste Bernadet, chacune de ses séries, s’attache à explorer, je crois, l’une des mille variations qui existent entre l’état solide d’une toile peinte, sa permanence obstinée d’objet définitif et l’état liquide de nos émotions, le flux distrait des perceptions, le rêve éveillé des souvenirs qui furtivement affleurent dans le roulis permanent de la conscience – art de la fugue, vapeur du temps. 

En 1939, après plusieurs années passées sans écrire de poésie, le poète mexicain Carlos Pellicer adresse à son ami Luis Barragán trois poèmes, trois « sonnets d’automne », qu’il lui dédie. L’automne est un beau prétexte pour dire je t’aime – un prétexte un peu triste aussi, forcément nostalgique. C’est le sanglot long des violons, les feuilles comme des mains coupées qui lentement se décomposent sur le sol mouillé des villes, l’odeur du temps. Pellicer évoque dans ces trois poèmes le « désert bleu du ciel », la clameur muette des matins, l’orange des fleurs pour les morts partout aux fenêtres, et les journées d’automne « si silencieusement contemplées, si mystérieusement comprises ». Quarante ans plus tard, tandis qu’il reçoit le Pritzker Prize pour son œuvre architecturale, Luis Barragán rend à son tour un hommage ému à deux de ses amis les plus chers, le peintre Chucho Reyes et le même Carlos Pellicer. Quarante ans, paraît-il, c’est à peu près le temps qu’il faut pour développer en soi une certaine teinte de mélancolie. C’est à peu près l’âge, aussi, de Jean-Baptiste Bernadet. Barragán remercie Chucho Reyes de lui avoir appris « l’art – difficile – de voir avec innocence » et cite quelques vers de Pellicer dont voici les deux derniers : « yeux sans vision, âmes sans espoir ». J’ai l’impression qu’à ce moment-là de son discours, c’est moins l’artiste que l’amoureux et le croyant, qui nous parle. Quant à moi, le garçon que j’aime aujourd’hui a de grands cils noirs et des yeux sombres, que je ne sais pas lire mais que je sais croire – des yeux ourlés de mystère, derrière la barricade de ses longs cils.

- Emmanuel Guy, enseignant, historien de l'art et commissaire d'exposition