Portraits / Abstraits


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Almine Rech | Paris, Matignon a le plaisir de présenter à partir du 9 septembre 2021 une exposition collective intitulée Portraits / Abstraits, réunissant les oeuvres d’artistes aussi divers que Karel Appel, Agustín Cárdenas, César, Antoni Clavé, Carlos Cruz-Diez, Günther Förg, Markus Lüpertz, Pablo Picasso et Vivian Springford.

Le genre pictural du portrait est presque aussi ancien que la civilisation elle-même, et n’a jamais cessé de fasciner l’humanité. Depuis l’antiquité, l’artiste a toujours tenté de représenter sa propre image, ou celle d’autrui. Au fil des siècles, le portrait a servi de document officiel, d’objet de vénération, d’arbre généalogique visuel ou d’étude psychologique. Quand il atteint son objectif, le portrait parvient à sublimer la quintessence de son sujet.

Cinq des neufs artistes dans Portraits / Abstraits, tous virtuoses de l’art du XXe siècle, ont abordé le portrait sous des angles éclectiques et dynamiques.Loin de se contenter d’une simple représentation sur toile, chacun d’entre eux a cherché à s’écarter des canons classiques, à expérimenter des approches multiples et surprenantes du portrait, sans toutefois renoncer au principe même du genre : capturer l’essence du modèle.

Visage éveillé, huile de Pablo Picasso (1962), sert de point focal à l’exposition. L’œuvre reprend certains principes du portrait cubiste Picassien, teintée de sensibilité expressionniste abstraite. Picasso ne peint pas en perspective, ce qui lui donne toute liberté quant aux traits du modèle dont la complexité attire le spectateur. Picasso est toujours ancré dans une réalité qui devient partiellement abstraite par les coups de pinceau gestuels de sa peinture. À travers les multiples points de vue du visage dans le plan de la toile, les yeux de son sujet brillent d’émotion ; face et profil se conjuguent.

Le tableau Deux Mains (1964) d'Antoni Clavé constitue un point de départ instructif pour l'exposition. L'œuvre est un hommage au Greco, doyen de la Renaissance espagnole, qui fut un héros de Clavé. La composition de l'œuvre est celle d'un portrait formel mais l'artiste a masqué le visage, ne laissant qu'une présence fantomatique dont les mains marquent le centre du tableau. La palette de couleurs du tableau suit le Greco, mais à travers son sujet obscurci Clavé conserve une singulière aura de mystère. 

On découvrira également le Nude (1962) de Karel Appel, issu de sa « Nude Series » du début des années 1960. Appel, qui a travaillé pendant des années avec différents modèles féminins, a su capturer dans ses toiles une féminité crue et vivace comme peu d’artistes avaient osé le faire avant lui. Et même si le modèle de ce tableau reste anonyme, le spectateur s’investit immédiatement dans sa personne grâce à l’énergie de la facture et à la composition libre d’Appel. La femme qu’il dépeint est-elle habitée, soucieuse ou hautaine ? Peut-être les trois à la fois. Ce qui se joue ici n’est pas sans évoquer les strates complexes qui bouillonnent sous la surface de chaque individu. Männer ohne Frauen, Parsifal, œuvre de 1994 signée Markus Lüpertz, est tirée de sa célèbre série éponyme, réalisée entre 1993 et 1997. Le sujet de ces peintures, comme ici, est un héros romantique, référence au personnage du dernier opéra de Wagner. Ici, le sujet semble presque en cage, piégé derrière les lignes hachurées du pinceau de Lüpertz ; l’émotion est palpable dans les larmes qui coulent sur son visage.

Stéphanie (1997) de César, représente la compagne et muse de longue date du Nouveau Réaliste dans une torsion de bronze. Réalisée peu avant sa mort l'année suivante, l’œuvre exprime la vitalité juvénile de son sujet. Au centre de sa sculpture, César a coulé un petit autoportrait émergeant de la forme de bouclier qui entoure Stéphanie, se liant de manière poignante à son amante dans cette étreinte sculpturale éternelle.

La peinture sans titre de Vivian Springford (1984) présente en son centre une forme liquide et nébuleuse, caractéristique de son unique et emblématique technique du Tachisme qui lui permet de garder les couleurs séparées. La forme, entourée d’un contour plus sombre, explose dans la palette de l’artiste, riche d’une pléthore de couleurs, du mauve à la chartreuse et au carmin. Une peinture sur toile de Günther Förg, issue de son emblématique série Grid sera également exposée, ainsi que des tableaux monochromes à l’huile, arborant de délicates compositions rectangulaires tracées dans la matière picturale. L’ensemble de son oeuvre est extrêmement élaboré quant à la recherche de la couleur.

La physichromie de Carlos Cruz-Diez (2014 et 2016), issue de la série éponyme qui l’a fait connaitre, emploie la couleur de manière cinétique ; sa recherche associe les teintes pour les faire ressentir par le spectateur de manière quasi-tactile.

La sculpture Un seul fil (1989) d'Agustín Cárdenas se dressant sur son socle carré, rappelle la statuaire classique grecque et romaine dans sa posture digne. La forme cède la place à une abstraction élégante qui évoque le travail sculptural d'artistes tels que Giacometti et Brancusi, parmi lesquels Cardenas, né à Cuba, a mûri et travaillé à Paris, où il s'est installé au milieu des années 1950.

— Jessica Holmes, auteur et critique