Jan-Ole Schiemann

Les fleurs du mal à la tête


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Les peintures gestuelles et les scats poétiques de Jan-Ole Schiemann font preuve d’oscillation : du figuratif à l'abstrait, du découpage au flou, du style dessin humoristique à l'existentiel, de la cinétique désinvolte à la politique. Il est indéniable que l'approche de Schiemann se démarque en cela qu'il attend de la toile qu'elle accepte tout et rien à la fois. Ce fractionnement psychologique, cette approche enjouée, en couches, qui jaillit avec audace et sans retenue en un collage, nous rappellent que nous pouvons tout à fait contrôler notre perception de la profondeur.

Dans un style « flapper jazz » à la Betty Boop, Schiemann flâne parmi les principes délicats de la peinture gestuelle et de l'histoire des animations de 20 ème siècle, parmi les apparitions fantomatiques de ses propres références, que ces dernières soient conscientes ou non. Il commence souvent par des éléments a priori disparates : vieux dessins humoristiques découpés, théorie économique, architecture, publicités, ses propres esquisses très soignées. Des fragments collées sur des diapositives transparentes et projetées sur une toile vierge, non-préparée et assoiffée – une méthodologie qui évoque nos propres projections et idées reçues. Une technique d'insinuation ludique mettant une couronne estivale épineuse sur notre tête, créant des spirales de fleurs d'épines, nous forçant à réévaluer notre jugement de la profondeur. Et Betty Boop nous étonne par sa gravité :

« Je suis sûre à 97% que vous ne m'aimez pas beaucoup. Mais je suis sûre à 100% que je m'en moque. Boop-oop-a-doop ! »

C'est ce vocabulaire singulier et rebelle que Schiemann intègre dans son œuvre, lançant ainsi un mouvement artistique tout à lui : le scat visuel. Une esthétique flegmatique de délinéation guidée par des ombres changeantes, de fines couches d'acrylique, un bâtonnet improvisé de fusain et d'huile, un dessin farouche qui nous demande d'examiner – de bien examiner – notre conception de la profondeur. En musique, le scat est une rébellion vocale, une insurrection, un monologue antagoniste, une rupture avec ce qui est traditionnellement attendu. Le chanteur ou la chanteuse improvise de nouvelles mélodies, des rythmes, des récits qui se chevauchent dans une fanfare pleine d'énergie et de gaité. Des citations musicales superposées de manière unique, une énergie cinétique inimitable d'une nuance et d'une complexité frappante. Schiemann reproduit visuellement les enjolivures ludiques du scat avec une grande habileté aussi bien technique qu'artistique : camaïeux, acryliques en strates, aplats, condensations, vapeurs brumeuses, compositions imprévisibles. Il crée des zones grises avec des zones grises. Agencements optiques qui frappent les amateurs d'art avec esprit, refrains architecturaux, mirages lyriques, brio topographique – on est métaphoriquement (ou littéralement) renversé. (On ne s'étonne pas que Jan-Ole Schiemann soit originaire de Kiel.)

Schiemann est devenu l'un des jeunes artistes les plus éminents de sa génération grâce à un refus de se conformer à l'ennui d'un type unique d'activité esthétique, quel qu'il soit. Logique farouche au sein de laquelle une attitude s'impose. Son travail passe au peigne fin nos notions de tradition, de perception de la profondeur, des réalités qui se chevauchent au travers d’oscillations greffées qui refusent de rester inchangées. Composition à l'encre pleine d'humour et d'incursions, le casse-tête de la conviction, des schémas qui lancent courageusement quelque chose de nouveau, de fougueux, d'impossible à classifier. Des toiles qui se tiennent avant même d'être montées. À l'aide d'un crayon graphite et de fleurons couleur citron vert et de fleurs de lilas, Schiemann inscrit son nom comme référence dans l'histoire de l'art, l'efface d'un revers de main, et l'inscrit de nouveau avec un pochoir au lettrage imposant.

Il faut diverses formes de courage pour nous aider à percevoir la maîtrise que nous avons peut-être déjà.

- Estelle Hoy, writer and art critic based in Berlin