Madelynn Green

Birth of a Star


Download

Pour sa première exposition personnelle, Birth of a Star, Madelynn Green partage avec nous un ensemble d’œuvres que l’on peut voir comme une porte ouverte sur les fréquences de la vie Noire et sa visualité. Green y explore la notion de célébrité et son rapport à la Blackness en tant que motifs centraux de l’imag-inaire noir, l’importance de l’étoile polaire à l’époque de l’esclavage, mais aussi la prédominance de la célébrité dans la musique et la culture contemporaines. Le procédé de Green refuse les conventions classiques de la peinture : chaque œuvre est construite dans la lenteur, en partant d’un fond noir. Ses travaux ex-plorent la temporalité, la visualité et la matérialité, avec pour objectif de définir où et comment on pourrait entrevoir l’avenir.

L’œuvre Birth of a Star met en lumière l’importance de la musique dans la cul-ture noire en tant qu’espace génératif de refus et cadre de l’imaginaire politique. Réunissant danse, mouvement, instrumentation, figures de stars et corps ras-semblés dans l’espace, chaque pièce contribue aux rythmes de la vie noire. Un peu comme le jazz impro rejette toute définition de forme, longueur, direction ou expression. Historiquement, les tambours ont été l’une des premières formes de communication longue distance ; aujourd’hui, le sampling facilite la production de musique noire, mémoire numérisée qui refuse le temps linéaire. Les esclaves africains du 18e siècle, comme Phillis Wheatley, lisaient des poèmes pour prou-ver qu’ils étaient autre chose que des meubles ou des objets de soumission. La musicalité, l’oralité de la culture et de la créativité noires ont ouvert un espace d’exploration des modes d’expérience historique et des souvenirs qu’ils encodent. En refusant une visualité négatrice de la Blackness, Birth of a Star constitue un mode de témoignage qui exige un glissement temporel.

Puisant dans les influences célestes et cosmologiques qui ont façonné différents aspects de la culture noire à travers l’art, la musique et la philosophie, Madelynn Green reprend ces motifs pour visualiser plus avant la relation qui se créé entre le génératif et le sublime. Une étoile naît lorsque des atomes d’éléments légers sont suffisamment compressés pour subir une fusion, processus que le temps linéaire ne suffit pas à expliquer. Lors du processus de formation des étoiles, les restes de matière forment des planètes et autres entités qui entrent en orbite. Et si l’on envisage la blackness comme une constellation de matière - substance qui constitue les choses, substance sans forme - l’informe permet-il à la négation de devenir infiniment générative? Que ce soit par l’étoile polaire, symbole d’un futur possible, ou par l’expansion et l’accessibilité de la musicalité noire, la matière blackness devient une praxis radicale du refus. Refus d’une positionnalité noire déterminée - c’est plutôt son expansivité qui révèle la capacité créatrice de la blackness. Refuser la linéarité, brouiller les lignes entre immobilité, mouvement et déplacement, transformer ce qu’inhiber le monde veut dire.

Madelynn Green adopte une approche holistique de la peinture : les chorégra-phies de la superposition caractérisent son processus, mais aussi la matérialité, les sujets et les récits qu’elle construit. Ces danses du passé et du présent se rencontrent pour créer des éclats de vie sur la toile, comme si l’on feuilletait un album photo ; des moments longtemps occultés reprennent le devant de la scène.

Green cherche à donner à son travail une certaine musicalité qu’elle saisit l’air de rien à travers différentes humeurs et moments de la vie noire. Tout comme un morceau de musique se construit et évolue, des motifs rythmiques se forment dans ses peintures, dialoguant entre eux à l’intérieur et à l’extérieur du cadre. Ce qui lui permet d’y arriver, c’est son expérience directe du potentiel émancipateur et expérimental de la musique, qui a sans aucun doute influencé les rythmes engendrés dans ses peintures mais aussi orientée vers les sujets et les récits qu’elle construit.
En puisant dans des archives, images et vidéos du passé rarement vues dans les contextes de l’art contemporain, les explorations sur toile de Madelynn Green interrogent la décision de qui est représenté, documenté et archivé dans les récits sociaux et culturels qui nous sont chers, et qui en est exclu. Elle casse les hiérarchies de la visibilité et remet en question ce qui est traditionnellement jugé digne d’être archivé ou documenté. Les moments capturés et figés dans le temps sont souvent ceux des familles, des amis, des danses - des communautés en mouvement, par opposition à des portraits parfaitement posés. Le pouvoir ne réside pas dans l’autorité des figures représentées à travers un prisme pictural eurocentré: il est transféré aux corps en mouvement. Il nous rapproche des détails et des rythmes de la vie quotidienne. Comme si elle fouillait dans les bacs d’un magasin de disques, Green attend que les archives lui parviennent et lui parlent.

La construction provient du processus plutôt que des personnes elles-mêmes, dans une sorte d’hommage au langage de la photographie personnelle. Selon Green, la photographie a permis aux Afro Américains de se documenter plutôt que d’être documentés. bell hooks décrit les photographies dans la culture afro-américaine non seulement comme des images, mais comme des « généalogies picturales ». De la même manière, Madelynn Green construit des généalogies picturales qui contiennent la mémoire, la tendresse, la nostalgie, la perte, le désir et la joie - la complexité d’être et de ressentir. Le photographe Dawoud Bey qualifie la photographie de processus consistant à manifester une idée et à la rendre visible. Depuis, notre rapport à la photographie a profondément changé. Nous avons tous la possibilité de prendre des milliers de photos avec nos téléphones, et les danses de chacun sont éclairées par les flashs au bénéfice de leur public supposé. Madelynn Green a bien remarqué ce changement et, à travers sa pratique, a su ménager un espace pour la peinture comme outil documentaire radicalement créateur d’images. Green incarne ainsi le sentiment de Dawoud en manifestant ses idées et en les rendant visibles. Peindre la toile depuis son propre point de vue en fait une sorte de portail où fusionnent passé et présent.

L’esthétique picturale et le style de Green brouillent le lien physique entre le sujet et l’espace pour créer un flou particulier, véritable marqueur de la présence de l’artiste dans le récit. Chorégraphe, tapissière, artiste, il y a de la précision et de l’intentionnalité dans les dispositifs de distorsion qu’elle emploiepour créer une impression ’éthérée - un décalage de couleur, d’échelle et de composition offrant une construction alternative d’un moment qui renferme le présent et porte des résidus du passé.

 -Cairo Clarke