Brian Calvin

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Dans son livre On n’y voit rien, l’ancien historien de l’art Daniel Arasse intimait à scruter des tableaux de Titien, Tintoret, Velázquez ou Bruegel, afin de redécouvrir les détails devant lesquels le regard ne se pose pas immédiatement. La peinture de Brian Calvin, dans une première lecture, pourrait donner à penser l’inverse : on y voit tout.

Mais qu’observe-t-on ? Beaucoup de portraits en gros-plan, des visages, des yeux, des bouches et des nez sur des fonds en aplat qui accompagnent des expressions placides et des gestuelles de main appuyées. Depuis les années 1990, cet artiste vivant en Californie s’inscrit dans la longue tradition du portrait en histoire de l’art. Brian Calvin ne nie pas une forme d’hommage et reconnaît que sa peinture s’est construite, même si elle le fait moins aujourd’hui, en dialogue avec certains artistes. Qu’ils soient de la Renaissance tel que Giotto, Fra Angelico, Pierro della Francesca, de la période romantique avec William Blake, parmi les modernes que sont Paul Cézanne, Edouard Manet, Henri Matisse, Pablo Picasso jusqu’à Andy Warhol et Alex Katz ou des plasticiens moins reconnus à l’exemple d’Alice Neel, Joan Broan ou Christina Ramberg. Dans la hiérarchie des genres, l’art du portrait seconde la peinture d’histoire mais s’est affiché, au cours des siècles, comme celui qui fascine d’autant plus et interpelle toujours l’œil du regardeur. Pour Brian Calvin demeure une sorte d’interrogation face à cet exercice. « Je vois la peinture d’images comme l’un des efforts humains les plus primitifs, témoignant des cultures les plus anciennes, et j’aime l’idée de faire partie de cette lignée qui semble inséparable de notre nature-même. En réalisant ma peinture, j’explore ma spécificité idiosyncratique par rapport à ces autres récits. » En parallèle, par leurs tons francs volontairement limités à un spectre assez défini et leurs traits qui renvoient à un caractère archétypal, les œuvres conduisent à discerner, dans un second temps, ce que l’artiste travaille réellement.

Figuratifs, et pourtant non narratifs, ses peintures, dessins et sculptures se développent dans une pratique d’atelier assidue et quotidienne, autour des questions de formes et de couleurs. Là- encore, choisir un nombre limité de sujet pour pouvoir se focaliser sur la picturalité en a séduit plus d’uns dans l’histoire de l’art. Quand on interroge Brian Calvin sur ce point, il répond que les noms de Philip Guston et Giorgio Morandi lui viennent immédiatement à l’esprit. Le sujet résolu offre également la possibilité de s’effacer, en tant que peintre, devant la toile. On le voit très bien ici, où l’artiste ne se lance pas dans un geste expressif, mais opte pour une concentration retenue. Il précise encore son propos : « Le sujet représente un point d’entrée, or peut-être serait-il plus juste de l’analyser comme une complication, car je réalise mes peintures autour de ces notions de doutes et de difficultés. » Le long temps passé à l’atelier le rassure alors dans la résolution de ces problématiques. Brian Calvin travaille sans modèle, à partir de souvenirs et d’imagination, scrutant la nature humaine et la manière dont chacun tente de se construire. Le quotidien fait donc écho dans son œuvre même si, au fil des ans, il relate toujours moins pour se concentrer d’autant plus sur les compositions formelles et picturales. « Je m’applique à étirer mon propre vocabulaire et à explorer le potentiel abstrait de l’image en train de se concevoir. C’est d’ailleurs pourquoi on peut observer autant de répétitions dans mon corpus, où j’emploie des visuels extrêmement simplifiés qui génèrent, le plus souvent, de fortes résonances. » 

Voilà donc ce que l’on ne voit pas au premier abord dans le travail de Brian Calvin : l’abstraction et la disparition du sujet. Mais ce que l’on peut ressentir, une fois que l’on s’est arrêté devant l’œuvre, est la rythmique et la dynamique à laquelle il invite par les contrastes entre les aplats de couleur et la description des détails. Brian Calvin fait le parallèle entre ce qui différencie le son et le silence en musique. A travers la répétition, il ralentit le temps, sans apporter de réponse, mais là n’est pas la question, à l’interrogation sans limite que dégage l’ensemble de ces visages nous regardant. 

- Marie Maertens