Piero Golia

The Comedy of Craft (Intermission)


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"Les artistes conceptuels sont des mystiques plutôt que des rationalistes.
Ils sautent à des conclusions que la logique ne peut atteindre."

—Sol Lewitt, « Sentences on Conceptual Art », Art-Language, 1969 

Le doute salutaire que vous ressentez à l’égard d’un nouvel artiste qui n’a pas été exposé dans votre ville est le bienvenu. Il n’y a pas de foi sans doute. Boetti voyait l’artiste comme étant entre un « chaman » (un prêtre-sorcier) et un « showman » (quelqu’un qui a le sens de la mise en scène). Avec la légèreté d’une joie stupéfaite et la gravité de l’action spirituelle, l’artiste comble ce fossé en donnant du sens à la matière. Comme un chaman canalise des pouvoirs mystiques, tous les résultats sont imprégnés de leur magie, et de simples objets se transforment en reliques imprégnées de la signification du rituel. 

Pour preuve, voici quelques reliques.

C’est au Hammer Museum de Los Angeles que l’artiste Piero Golia a taillé dans la mousse une reproduction à l’échelle du nez de George Washington tel que représenté sur le Mont Rushmore, dans les Black Hills du Dakota du Sud. Restée inachevée, cette sculpture colossale de plus de 18 mètres de haut fut réalisée par Gutzon Borglum et représente les bustes de quatre des présidents américains les plus populaires. Elle a été créée entre 1925 et 1941, et le nez mesure plus de six mètres.

Comme le nez original dans le Dakota, Golia a taillé sa copie du nez de Washington à la main, au cours d’une performance qui s’est déroulée sur la terrasse du Hammer Museum pendant la biennale du musée. Cette action fut le premier des trois actes qui composent l’opéra de l’artiste intitulé « The Comedy of Craft ».

Le second acte, qui se déroulera durant la biennale Prospect à la Nouvelle-Orléans, verra la création d’un moule à partir de la sculpture, alors que le troisième acte comprendra le coulage du bronze pour concrétiser la série au cours d’une dernière action sublime. Les trois actes se dérouleront en public sous la forme de performances. L’importance à la fois subtile et directe du travail artisanal et l’art de la mise en scène politique sont adroitement évoqués, mais leur importance exacte n’est que suggérée et reste donc insaisissable. Les institutions à travers lesquelles l’artiste se déplace deviennent des scènes à franchir ; un théâtre n’est qu’un bâtiment et un musée qu’un entrepôt coûteux si leur morne « chositude » n’est pas renversée par le sort jeté par les artistes qui les traversent.

Nous avons ici une pause entre les actes un et deux.

Les peintures monochromes exposées sont les reliques qui restent de la taille du nez de Washington. Préservées sous une couche protectrice, ces reliques en mousse porteront toujours la marque du processus créatif dont elles sont issues, le processus de transformation de la matière en sens. Une beauté fortuite déferle sur ces objets, un commentaire en douceur sur la pureté moderniste, un lavis de couleur pure comme l’œuvre d’un maître minimaliste, la prison de marbre dont les sculptures de la Renaissance ont dû s’échapper pour atteindre leur irrévocabilité polie. Ici elles ne sont pas fabriquées selon une méthode de composition, mais selon le respect rigoureux et méthodologique d’une hypothèse faite avec un saut par l’artiste et nous-mêmes, ensemble.

Andrew Berardini