Ayan Farah

Notes on running Water


Download

Tout le monde sait ce qu’est une peinture : de la peinture, du pigment ou de la couleur appliqués sur une surface. Mais entre les mains d’Ayan Farah, une peinture est beaucoup plus que cela. Dans son travail, cette surface réagit souvent à la lumière et conserve des traces de son exposition à celle-ci, ou elle peut se composer d’une série de tissus cousus ensemble pour créer une série de formes plus ou moins géométriques. Bien que ses peintures ne soient pas des relevés scientifiques, elles enregistrent néanmoins souvent les conditions chimiques et environnementales d’un lieu particulier sur une durée déterminée. Les œuvres d’art d’Ayan Farah échappent aux définitions conventionnelles.

« Eldfell » (2011), par exemple, se compose de la doublure en polyester et coton d’un sac de couchage qui fut enterré pendant six mois au pied du volcan islandais qui donne son nom à l’œuvre. Tâché de cendre et, apparemment, d’eau, ce morceau de tissu semble littéralement avoir absorbé une partie du paysage. Plutôt que de représenter le volcan, il est le volcan. C’est une œuvre minimaliste d’un point de vue formel, mais riche d’un point de vue minéral. Cette doublure de sac de couchage nous livre un relevé de la sueur naturelle plutôt qu’humaine. Si un lieu pouvait tenir un carnet, se dit-on, cela pourrait ressembler à ça.

D’autres œuvres présentent des draps de coton attachés à des fenêtres et blanchis par le soleil, ou des tapis laissés aux éléments dans des lieux spécifiques pour une durée bien précise. D’autres tissus encore – toujours choisis avec beaucoup de soin pour leurs qualités matérielles après un long processus d’essais et d’erreurs – sont tâchés de boues ou d’argiles particulières, provenant de la mer Morte, par exemple, comme dans « Eylon » (2014). Certains tissus sont traités avec un mélange de teintures et de produits chimiques (organiques et synthétiques) avant d’être exposés aux rayons ultraviolets. Ces œuvres ressemblent alors parfois au Saint-Suaire de Turin, à cette différence près qu’elles captent la magie d’un lieu plutôt que d’une personne. Toutefois, cela veut aussi dire que les œuvres de Farah relèvent également des traces de l’impact de l’homme sur son environnement.

Une série actuelle d’œuvres, par exemple, incorpore de l’eau de pluie récoltée à divers endroits à travers le monde et mélangée ensuite avec l’assortiment habituel de pigments, de boues et de teintures de Farah, avant que le résultat ne soit appliqué sur le support. Pour vous et moi il n’y a peut-être aucune différence perceptible – par opposition à une différence chimique – entre l’eau de pluie récoltée à Abu Dhabi ou Doha, après que les habitants respectifs de ces lieux aient été invités à prier pour de la pluie, et l’eau de pluie récoltée en Chine, un pays qui utilise souvent la technique de l’ensemencement des nuages (changeant ainsi les conditions chimiques d’un nuage dans le but d’encourager la formation de cristaux de glace) pour modifier sa météo. Mais ces œuvres contiennent en elles-mêmes un relevé non seulement de la pluie de ces divers endroits, mais également de l’attitude des gens envers la météo à travers le monde, de leur conception de cette dernière, et de leur relation avec celle-ci. Dans certains endroits, les gens prient pour de la pluie (qui est donc sous contrôle divin) ; dans d’autres, la pluie peut être manufacturée (et est donc sous contrôle humain) ; alors que dans d’autres endroits encore, la pluie est simplement quelque chose dont on ne peut qu’attendre l’arrivée (et qui n’est donc sous aucun contrôle).

Autant l’œuvre de Farah possède une sorte de sens sauvage – c’est l’œuvre d’une artiste qui abandonne ses responsabilités en tant qu’auteur et laisse la nature et le hasard prendre le contrôle, certaines œuvres pouvant incorporer des crottes d’oiseaux ou des trous de mites – autant c’est un processus qu’elle contrôle très bien, peut-être le plus visiblement dans des œuvres dans lesquelles divers morceaux de tissu, traités avec des solutions à base de terre cuite, d’argile ou de boue, par exemple, sont découpés avant d’être recousus ensemble.

En fin de compte, les œuvres de Farah nous offrent des objets – les œuvres d’art matérielles – qu’on se plaît à imaginer permanents et durables, avant de révéler leur nature transitoire et éphémère (à travers des processus qui les exposent aux intempéries, les blanchissent et les décolorent, parfois à en devenir transparents). En même temps, des choses qu’on se plaît à imaginer fugaces – le temps, la météo, les conditions environnementales, etc. – sont rendues permanentes sur ces mêmes surfaces exposées aux intempéries. C’est cette tension qui réside au cœur de l’œuvre de Farah. « J’ai toujours considéré mes œuvres comme faisant partie d’un environnement », dit-elle, « pas comme des sculptures mais comme des choses qui perdent de leur présence physique ».

Peut-être que Farah s’y intéresse pour des raisons autres que de la simple curiosité. Née à Sharjah, d’origine somalienne, elle a passé une grande partie de son enfance en Suède mais réside actuellement à Londres et elle voyage beaucoup. Les œuvres sont comme elles sont – sur du tissu – en partie parce que cela les rend transportables. Où qu’on soit, même lorsque la situation semble statique ou figée, son œuvre semble dire que, même lorsqu’on part, on prend quand même une partie de cette rencontre avec nous.

Ayan Farah est née à Sharjah, Emirats Arabes Unis, de parents Somaliens et a grandi à Stockholm. Elle est diplômée en Stylisme de l'Université de Middlesex (2003), de la Central Saint Martins College of Arts and Design (2006), et en peinture du Royal College of Art, Londres (2012). Son travail a été présenté dans des expositions monographiques et collectives à travers le monde:  Le musée d’une nuit (script for leaving traces), David Roberts Art Foundation, Fondation Hippocrène, Paris (2014); PROXIMA, Museo Británico Americano, Mexico City (2014); The Figure in the Carpet, Bugada & Cargnel, Paris (2014); Xtraction, The Hole, New York (2013); Alchemy, The Arts Club, Londres (2013); Wanderlust, Contemporary Art Society, Londres (2013); Girlfriend material, The Standard, Los Angeles (2013); Ayan Farah, Vigo Gallery, Londres (2012). Récemment, elle a reçu le prix de la Eilean Shona Residency en Ecosse et en 2012-2013 elle était en résidence au Royal Institute of Art à Stockholm. Elle vit et travaille à Londres.

Mark Rappolt