The Bruce High Quality Foundation

Vive La Sociale!


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Il s’agit de créer un personnage. Ensuite le personnage fait tout simplement 
de son mieux, et voilà la comédie. Il ne faut pas mendier.

Buster Keaton

La Bruce High Quality Foundation est un collectif basé à New York qui mêle humour irrévérencieux, critique sociale acerbe et références à l’histoire de l’art dans une œuvre touchant à divers médias, comme la peinture, la sculpture, la performance et la vidéo. Le groupe a été formé en 2003 par un nombre (inconnu et gardé secret) d’anciens  étudiants de Cooper Union, une prestigieuse école d’architecture, d’art et d’ingénierie au cœur de Manhattan. Ses membres, qui travaillent tous sous le nom de « Bruce », sont restés anonymes. 

Fuyant la célébrité et la gloire individuelle, les membres du collectif tirent leur nom de l’histoire apocryphe d’un « sculpteur social » nommé Bruce High Quality qui serait prétendument mort dans les attentats du 11 septembre. L’objectif que le groupe s’est fixé est donc de continuer le type de travail effectué par feu Bruce et de faire honneur à son héritage. Le groupe a attiré l’attention du monde de l’art pour la première fois en 2005 avec The Gate: Not the Idea of the Thing but the Thing Itself. Dans ce projet, les membres du collectif étaient embarqués à bord d’un skiff d’apparence précaire qui transportait une maquette d’un des « Gates » ou « portiques » de Central Park de Christo et suivaient le « Floating Island » de Robert Smithson autour de l’île de Manhattan – un réel événement de l’establishment artistique, organisé par le Whitney Museum. Par un heureux hasard, cette embarcation précaire fut photographiée par un journaliste du New York Times qui couvrait l’événement de Smithson : cette publicité fortuite a donné naissance à la Bruce High Quality Foundation dans les médias. Depuis lors, leur réputation n’a cessé de croître, tout comme leur reconnaissance publique.

Le groupe a exposé à la Whitney Biennial de 2010, à la Lever House, à la Bruno Bischofberger Gallery et à Brown University ; il a également fait l’objet d’une rétrospective en 2013 au Brooklyn Museum of Art. Selon Eugenie Tsai, commissaire de l’exposition au Brooklyn Museum, « les BHQF [leur acronyme] ne sont pas des créatures institutionnelles, mais le monde de l’art les a totalement adoptées. Ce sont simultanément des insiders et des outsiders, une position assez inhabituelle ».

Outre leurs propres productions, le groupe a organisé trois « Brucennials », des parodies de l’omniprésente institution qu’est la biennale. Les « Brucennials » sont « une célébration de, et un catalyseur pour, une communauté toujours croissante d’artistes » – une métaphore pour le nombre exponentiel d’artistes sortant chaque année des écoles d’art dans le monde, tout comme les membres de la BHQF elle-même, née d’une école d’art new-yorkaise en 2003. Tout était permis lors de la première « Brucennial », et on y trouvait des œuvres de Basquiat et Cindy Sherman exposées à côté d’une multitude d’œuvres d’amis de Cooper Union. La « Brucennial » la plus récente (et prétendument la dernière), en 2014, présentait uniquement des œuvres d’artistes féminines.

Les œuvres récentes de la BHQF s’attaquent au panthéon de l’histoire de l’art, à des géants comme Vélasquez, Manet, Géricault, Beuys et Warhol – et aujourd’hui, pour leur première apparition à la galerie Almine Rech à Bruxelles, à nul autre que James Ensor.

Un de leurs projets les plus ambitieux à ce jour s’est inspiré, non d’un seul artiste, mais d’une institution muséale dans son ensemble : la Bruce (abréviation de la Bruce High Quality Foundation) s’est lancée dans un projet de grande envergure qui consiste à reproduire les plus de 17.000 figures formant la totalité de la collection d’art gréco-romain du Metropolitan Museum. Cependant, les reproductions de ces figures antiques sont faites en pâte à modeler Play-Doh. Beaucoup de ces figures ont une cigarette à la bouche, un trait distinctif de Bruce lui-même – un hommage / une caricature / une réincarnation de feu Bruce. Terriblement ambitieux, ce vaste projet incarne la position paradoxale de la Bruce par rapport à l’art, à l’establishment artistique et à l’histoire de l’art : avec son curieux mélange de déférence et de dérision, d’hommage et de moquerie, la Bruce High Quality Foundation semble se trouver au croisement entre Bouvard et Pécuchet de Flaubert et Buster Keaton. L’appétit insatiable de la Bruce pour l’histoire de l’art fait écho au projet admirable mais voué à l’échec des deux personnages français qui tentent de cartographier la connaissance humaine de A à Z, amenant les lecteurs à rire et à pleurer simultanément. 

Le mélange particulier de sérieux et d’humour pince-sans-rire qui caractérise la Bruce rappelle aussi Buster Keaton, qui avait également créé son propre personnage et lui avait donné une vie propre (un peu comme la Bruce le fait pour Bruce, ou son fantôme) : « Plus je prenais tout au sérieux, et la vie en général, plus les gens riaient ».

À Bruxelles, la Bruce a choisi comme source d’inspiration un des premiers monuments de l’art moderne en Belgique, L’Entrée du Christ à Bruxelles de James Ensor, une œuvre de 1888 aujourd’hui conservée au J. Paul Getty Museum de Los Angeles.

James Ensor, L’Entrée du Christ à Bruxelles, 1888 (J. Paul Getty Museum)

Cette allégorie moderne de la société par Ensor offre un point d’appui parfait pour l’incessante quête artistique et imaginaire de la Bruce. Voici comment le J. Paul Getty Museum décrit cet important tableau :

La société d’Ensor est une foule qui menace de piétiner le spectateur – une marée grossière, vilaine, chaotique, déshumanisée de masques, d’imposteurs, de clowns et de caricatures. Des personnages publics, historiques et allégoriques ainsi que la famille et les amis de l’artiste composent la foule. Le Christ auréolé au centre de cette agitation constitue en partie un autoportrait : largement ignoré, dans une situation précaire, le visionnaire est isolé dans le troupeau qui compose la société moderne. Le Christ d’Ensor sert de porte-parole politique aux pauvres et aux opprimés – un humble guide de la vraie religion, en opposition au réformateur social athée Émile Littré, représenté avec une robe d’évêque et portant la baguette d’un tambour-major, qui mène la foule enthousiaste et abrutie.

Les similitudes et les échos entre L’Entrée du Christ d’Ensor et les préoccupations de la Bruce sont frappants : entre humour et tragédie, blague et prophétie, caricature et satire politique, popularité et incompréhension. L’œuvre d’Ensor offre en effet un point d’entrée parfait à la personnalité artistique de la Bruce. 

Ce projet particulier se compose de plusieurs œuvres formant une vaste installation. Le centre de l’exposition sera occupé par une reproduction à l’échelle de L’Entrée du Christ à Bruxelles (2,58 m sur 4,30 m). Autour de cette œuvre, divers éléments de l’installation offriront une actualisation (126 ans après Ensor) de cet événement important (et fictif) : commençant avec une horloge, qui nous rappelle notre temps, les visiteurs rencontrent des figurines en pâte à modeler Play-Doh des Douze Apôtres (à savoir les compagnons de Bruce qui témoignent de l’évangile de Bruce) et un retable (centré sur l’objet de culte principal aujourd’hui, la Télévision). L’ensemble est disposé au milieu de cannettes de bière, de mégots de cigarettes (la marque personnelle de Bruce) et de toutes sortes de détritus (tous sculptés en pâte à modeler Play-Doh), écho de la foule dense de la peinture d’Ensor et emblème de la clique du monde de l’art – une composante sociale nécessaire à ses fonctions. En effet, on peut dire que dans son ensemble, le projet de la Bruce High Quality Foundation consiste à présenter une allégorie du Monde de l’Art lui-même, parfois sérieux, parfois hilarant, à travers toute sa complexité.