DeWain Valentine

DeWain Valentine


Download

Sensualité et substance du ciel :

L’art de DeWain Valentine

(Joachim Pissarro)

Toute mon œuvre se rapporte à la mer et au ciel. Si j’avais une scie magique, je découperais de gros morceaux de l’océan et du ciel et je dirais : « Voici. »

–  DeWain Valentine

J’entretiens une liaison avec la mer et le ciel.

–  DeWain Valentine 

La galerie Almine Rech présentera prochainement une exposition de peintures et sculptures de l’artiste californien DeWain Valentine (°1936). Il s’agira de la première exposition individuelle de l’artiste à la galerie, et de la seconde en Europe. DeWain Valentine est un représentant de l’un des courants les plus importants de la création artistique à Los Angeles, un courant qui s’est développé au milieu des années 1960, souvent appelé « Light and Space » (en parallèle et, parfois, en opposition, au minimalisme new-yorkais).

L’histoire ne se constitue pas d’une suite ininterrompue de dates qui couvrent tout événement significatif ayant eu lieu à un moment donné : il y a bien des trous et bien des lacunes dans la manière dont on écrit l’histoire. De la moitié des années 1940 jusque dans les années 1970, la critique a tourné son attention vers ce qui se passait à et autour de New York : quelques décennies plus tard, on a redécouvert l’existence d’autres centres de créativité et d’expérimentation tout aussi importants que New York, mais qui étaient passés inaperçus dans l’histoire de l’art officielle. Les pôles artistiques ont presque toujours eu un impact sur notre manière de considérer et d’évaluer l’art : au XVIIIe siècle, c’était Rome ; du XIXe siècle aux années 1930, c’était Paris ; de la Seconde Guerre mondiale aux années 1970, c’était New York. 

Aujourd’hui, heureusement, la situation est plus complexe, plus riche et plus proche de la réalité – qui n’a d’ailleurs jamais suivi un modèle linéaire. D’importants musées de la côte Est des États-Unis, comme le MoMA, prêtent une attention accrue à la scène artistique de Los Angeles et à son approche vernaculaire du modernisme. Le MoMA a récemment fait l’acquisition d’une sculpture majeure de DeWain Valentine (« Triple Disk Red Metal Flake – Black Edge », 1966) et il est à noter qu’une pièce sœur de cette sculpture – « Double Yellow Disk – Red Edge », 1966 – est aujourd’hui présentée à la galerie Almine Rech. 

L’abîme traditionnel qui sépare les côtes Est et Ouest des Etats-Unis a fait place à l’ouverture d’un dialogue plus fluide entre l’une et l’autre. Ainsi, des œuvres de minimalistes new-yorkais comme Judd, Flavin ou Jo Baer sont exposées, au MoMA à nouveau, dans le cadre d’une exposition sur les artistes « Light and Space » de Los Angeles, comme DeWain Valentine, Craig Kauffman ou John McCracken (dont des œuvres ont été présentées à la galerie Almine Rech dès 1991).

On peut envisager l’exposition consacrée à DeWain Valentine à la galerie Almine Rech en fonction de ce nouveau contexte historique. Elle constitue une nouvelle étape dans l’ambitieuse réévaluation de cet important mouvement artistique qui s’est développé à Los Angeles dans les années 1960, et du rôle que Valentine y a joué jusqu’à aujourd’hui. 

L’exposition présente un aperçu global de la carrière de Valentine. Elle offre au public une occasion unique de découvrir une œuvre d’une remarquable virtuosité technique, centrée sur la perception du spectateur. 

L’œuvre de Valentine, qui s’étend sur plusieurs décennies et repose sur une diversité de techniques et de fascinants médiums à base de plastique (celui-ci n’étant traditionnellement pas utilisé dans la sculpture moderniste), a toujours incarné une esthétique unique, typique de la Californie du Sud. On en connaît surtout les grandes sculptures translucides en résine dans des formes géométriques d’apparence assez simple, mais qui néanmoins se distinguent nettement des grilles et des cubes minimalistes. Succinctement, des artistes comme Judd et LeWitt recherchaient une perfection mécanique et avaient un penchant particulier pour la mathématique (ou la combinatoire). Valentine, à l’opposé, s’intéresse beaucoup plus à la physique qu’aux mathématiques : il souhaite donner à ses sculptures un lustre parfait, une « finition » absolument lisse (demandant des semaines et des mois d’intenses efforts physiques). Diverses caractéristiques le lient au mouvement « Light and Space » des années 1960 et 1970 : un intérêt pour la transparence, ou, plus précisément, la translucidité des volumes qu'il traite; l’utilisation de matériaux et de procédés industriels ; l’accent mis sur les qualités de la couleur prismatique ; un penchant pour le jeu sur la perception du spectateur et pour l’interaction de ce dernier avec l’œuvre. D’une manière générale, le trait principal de l’art de Valentine (et de sa personnalité) est son attachement inconditionnel à une esthétique qui repose sur une joie visuelle et tactile pure, et à une célébration sensuelle et optimiste de la vie au grand air dans la Californie des années 1960.

Le travail des artistes « Light and Space », rassemblés autour de la foisonnante scène artistique de Venice en Californie, fut influencé par les caractéristiques du paysage atmosphérique de Los Angeles, évoqué par Clarence Thomas Urmy, un poète californien de la fin du XIXe siècle :

La mesure du temps et de l’espace,

La profondeur des mers les plus profondes,

La distance à l’étoile la plus éloignée –

Célèbres pour leurs surfaces éthérées, lumineuses, brillantes, leurs œuvres n’évoquent pas seulement les qualités « angelenas » de la lumière du soleil, filtrée par de vastes cieux brumeux, mais explorent également sans relâche la perception du spectateur et les propriétés des matières synthétiques industrielles non traditionnelles, qui devinrent disponibles à cette époque grâce au boom des industries aérospatiale et manufacturière dans l’après-guerre. Selon Catherine Grenier, commissaire de l’exposition « Los Angeles 1955-1985. Birth of an Art Capital »(Centre Georges Pompidou, 2006), « S’il y a un vecteur qui guide les artistes de Los Angeles dans leur ensemble […] c’est l’importance attachée à l’expérimentation. » Les artistes que désigne le terme générique de « Light and Space » incluent Peter Alexander, Larry Bell, Mary Corse, Robert Irwin, John McCracken, James Turrell, Craig Kauffman, Helen Pashgian et, bien sûr, DeWain Valentine. Cependant, comme c’est souvent le cas avec un groupe ou un mouvement, peu de ces artistes s’accommodent de cette étiquette, ou d’une quelconque étiquette. L’histoire de la galerie Almine Rech est pourtant étroitement liée à ce groupe : la galerie a ouvert sa première exposition avec James Turrell (il s’agissait de sa première exposition européenne en galerie, en novembre 1989 à Paris) et en 1991, Almine Rech a présenté la première exposition de John McCracken à Paris. 

« Finish Fetish » (le fétiche de la finition) est un autre terme employé pour caractériser l’œuvre de certains de ces artistes, dont Valentine. Le terme, souvent utilisé par l’artiste, critique et directeur de musée John Coplans, se rapporte à l’adoption de nouvelles technologies industrielles, aux surfaces polies, et aux couleurs miroitantes et attirantes. Cet amour des surfaces lisses, brillantes, luisantes constituait une syntaxe commune à ces artistes, et se rapportait davantage à l’omniprésente culture surf et automobile de la Californie du Sud qu’à la recherche de la perfection qui caractérisait le minimalisme de la côte Est (conjurant une production industrielle de masse de structures géométriques parfaitement harmonisées, alors que les surfaces de Valentine sont le résultat d’un travail physique intense, consistant à polir une surface de résine initialement rugueuse pour en faire une surface aussi lisse que du verre).

Né dans le Colorado, Valentine déménage à Los Angeles en 1965 pour donner un cours sur la technologie des plastiques à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Il est aujourd’hui considéré comme l’un des pionniers de l’utilisation de plastiques et résines industriels dans la création de sculptures monumentales qui reflètent la lumière et impliquent l’espace environnant à travers leurs fascinantes surfaces translucides qui retiennent le spectateur. Sa première expérience avec le plastique remonte à 1946, lorsqu’il était au collège. Il avait commencé chez lui à expérimenter avec des matériaux industriels – y compris la fibre de verre, déclassifiée par le gouvernement des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Il les cuisait, les faisait fondre et les moulait. Ce savoir-faire technique – combiné avec son expérience acquise ultérieurement en travaillant le plastique renforcé à la fibre de verre dans des ateliers de construction navale et en peignant des automobiles, des avions et même, selon certains, des engins ressemblant fort à des OVNI – mena à sa fascination pour et à son implication artistique dans des sculptures faites à partir de plastique coloré et de résine de polyester – matériaux évocateurs d’une ère futuriste. 

Le savoir-faire technique et l’inventivité de Valentine l’ont démarqué de ses contemporains, notamment grâce à sa remarquable contribution à l’industrie plastique. Prêt à prendre des risques, Valentine collabora à des expériences avec un ingénieur chimiste en 1966, et développa un nouveau type de résine de polyester modifiée qui allait lui permettre de mouler des objets monumentaux d’un seul geste – un processus technique inconcevable jusqu’alors. Cette invention fut commercialisée sous le nom de « Valentine MasKat Resin ». Il commença donc à travailler avec cette résine puissante, stable, claire, créant des sculptures plus grandes que nature qui faisaient partie intégrante du paysage architectural et fonctionnaient comme des modificateurs d’espace, altérant chez le spectateur la perception de l’environnement. Gray Column, au sein de la présente exposition, offre un parfait exemple de l'application de la découverte de ce procédé.

L’exposition présentera de vastes sculptures colorées ainsi que des œuvres de moindres dimensions. Les oeuvres sculptées de Valentine varient, allant de simples formes géométriques, comme des colonnes en forme de blocs ou des cercles pleins fabriqués en résine de polyester moulée, à des disques concaves peints à la bombe et fabriqués à partir de plastique renforcé à la fibre de verre. Quels que soient leurs formats ou leurs couleurs, ces œuvres aux surfaces lisses et translucides explorent la capacité de la matière à porter et à réfléchir la lumière. Valentine s’intéresse à la transparence et à la diffraction de la lumière, dont les effets de fragmentation prismatique deviennent évidents pour le spectateur sous l’impact d’une lumière fluctuante. 

Qu’il s’agisse de cercles ou de colonnes, ces sculptures ont souvent un effet atmosphérique particulier : Valentine prenait plaisir à voir comment, en faisant s’écouler goutte à goutte un filet d’encre ou de liquide coloré, des perles restaient presque magiquement suspendues dans l’espace et refusaient de se diluer entièrement dans la masse de résine liquide. Valentine adore ces « accidents » physiques : il les appelle ses « nuages ». En effet, elles ont une capacité, presque sinistre, à simuler un nuage sombre dans le ciel ou du smog dans l’atmosphère. 

Les formes distinctes de ces sculptures offrent une autre particularité : ces colonnes ou ces prismes ont tendance à reposer sur une base plus épaisse, dont le volume s'affine vers le sommet, ressemblant de la sorte à une fine structure pyramidale. Le cas des sculptures circulaires est plus complexe : le sommet est également plus fin que la base, mais la partie la plus fine est le centre de ces disques composés d’un double cercle concave, une forme, insolite, mais parfaitement typique au sein du répertoire de Valentine. Les valeurs chromatiques varient de même, passant de tons denses dans les parties épaisses à des tonalités évanescentes dans les parties plus fines. Sa palette de couleurs, riches et bigarrées, évoque parfois  la nacre, ou un condensé des couleurs de l’arc-en-ciel. Plus la couleur est pâle, plus la réfraction de la lumière est forte. Les surfaces et les couleurs sont toutes plus ou moins translucides – bien qu’il soit facile de passer à côté des sculptures de Valentine en négligeant cette caractéristique qui leur est propre. Se tenant debout face à la surface de certaines sculptures, même les plus denses, un spectateur peut, néanmoins, voir à travers cette substance translucide à base de résine et devient ainsi conscient de l’espace intérieur et de l’espace au-delà, comme si nos yeux pouvaient pénétrer là où notre corps physique ne pourrait jamais le faire. « Je suis fasciné par l’idée d’être conscient de la surface extérieure d’un objet, » dit Valentine, « de voir à travers celui-ci et d’en percevoir la surface interne. » Cette déclaration reflète également l'intérêt de l'artiste pour la perception du spectateur et les possibilités phénoménologiques engendrées par ses œuvres. Ces impressionnantes expériences autour de la perception sont accentuées par la réactivité des sculptures vis-à-vis de leur environnement et par la manière dont celles-ci l’activent. Valentine juxtapose habilement l’« objectalité » littérale de ces volumes, qui mettent en contraste, tout en les intensifiant, une multitude d'effets illusionnistes d’une lumière atmosphérique indéfinissable, d’un pan de ciel solidifié, de fins nuages de couleur fluide retenue en suspens. 

Les visiteurs de l’exposition pourront également voir quelques exemples des dernières peintures de Valentine. Bien qu’elles évoquent un langage minimaliste empreint de sensualité, elles sont néanmoins, elles aussi illusionnistes dans la manière dont elles suggèrent une surface atmosphérique peinte et une ligne d’horizon rougeoyante, élaborées à partir de résine polymère acrylique.

Le penchant de Valentine pour jouer avec de nouveaux matériaux synthétiques, lui permet de décliner une vaste gamme de phénomènes visuels et optiques, et de modifier ainsi, à son gré, la perception du spectateur. Cette série de gestes créatifs, et d'intérêts poétiques placent l'œuvre de Valentine au sein d'une longue tradition d’artistes qui explorent les qualités intangibles de l’atmosphère et de la lumière, à la croisée de la technique, de la science et de l’art.

DeWain Valentine vit et travaille à Los Angeles en Californie. De nombreuses expositions individuelles lui ont été consacrées dans des institutions et des galeries notoires, telles, la Ace Gallery de Los Angeles (1968; 2010), la Galerie Bischofberger de Zürich (1969), le Pasadena Art Museum, le Norton Simon Museum (1970), le La Jolla Museum of Contemporary Art de Californie (1985), le Los Angeles County Museum of Art (1979) et la Honolulu Academy of Arts de Hawaii (1985). Il fut également inclus dans diverses rétrospectives majeures, dont « Pacific Standard Time : Crosscurrents in LA Painting and Sculpture, 1950-1970 » au Paul Getty Museum à Los Angeles (2011) et au Martin-Gropius-Bau à Berlin (2012) ; « West! Frank Gehry and the Artists of Venice Beach, 1962-1978 » au Frederick R. Weisman Art Museum de Minneapolis (2005), ainsi que dans l’exposition collective « Primary Atmospheres: Works from California 1960-1970 » chez David Zwirner à New York (2010). DeWain Valentine a reçu une « John Simon Guggenheim Fellowship » et une bourse du National Endowment for the Arts.

A l’occasion de l’exposition, Almine Rech publiera un catalogue illustré contenant un essai de l'historien d'art et auteur, Joachim Pissarro.